La compensation carbone en Afrique : entre illusion et opportunité
Retour sur notre entretien avec Alain Naef, sur l'exposition des économies africaines au Mécanisme d'Ajustement Carbone aux Frontières (MACF), les limites du modèle de compensation par la reforestation, et les conditions d'une captation africaine de la valeur des marchés carbone.
MACF — exposition et capacité d'adaptation
Quels pays africains sont réellement exposés au MACF ?
Les secteurs couverts restent limités — fertilisants, électricité, aluminium, acier, fer. Mais certains cas sont structurellement significatifs. Le Mozambique exporte près de 90 % de son aluminium vers l'Union européenne. L'Égypte envoie environ 50 % de ses engrais vers l'Europe. Pour ces pays, l'enjeu est réel. La question centrale qu'il faudrait creuser, c'est celle du temps de transition disponible : est-ce que ces économies ont les outils réglementaires et les ressources pour s'adapter, et en combien de temps ?
Il y a aussi une question géostratégique à poser pour chaque pays : quel est le poids réel de l'Union européenne dans les exportations ? L'Europe est certes le premier partenaire commercial de nombreux pays africains, mais pas nécessairement dominant sur tous les secteurs. Cela vaut-il vraiment la peine de mettre en place une tarification carbone domestique juste pour préserver l'accès au marché européen ?
Le MACF est-il là pour durer, ou peut-il être démantelé sous pression politique ?
Une fois pleinement mis en place, il sera pratiquement impossible à démanteler. C'est un mécanisme construit de manière très incrémentale — d'abord une phase de mesure sans sanction, puis une montée progressive en charge — ce qui le rend politiquement inattaquable à terme. L'arrivée de Trump et les guerres commerciales qui s'en sont suivies ont, paradoxalement, consolidé sa légitimité en Europe plutôt que de l'affaiblir. La menace de l'OMC qui pesait sur le mécanisme avant 2025 s'est largement dissipée. Les tarifs américains peuvent être enlevés par un président libéral. Le MACF, lui, ne disparaîtra pas.
Crédits carbone — limites du modèle forestier
Vos recherches montrent les limites de la compensation carbone via la reforestation. Qu'est-ce que ça implique concrètement pour les projets africains ?
Nos travaux montrent que compenser les émissions des réserves des 200 plus grandes compagnies fossiles — environ 680 gigatonnes de CO₂ — nécessiterait de couvrir l'intégralité de l'Amérique du Nord en forêts. Pour les émissions historiques, soit environ 1 700 gigatonnes, il faudrait l'Amérique du Nord et du Sud plus une grande partie de l'Afrique. C'est un raisonnement par l'absurde, mais il montre bien l'illusion derrière l'idée d'un offsetting massif.
Il y a trois limites fondamentales. La première est spatiale : il n'existe quasiment aucun espace réellement libre sur terre. Là où il n'y a pas d'activité humaine, il y a une raison écologique. Planter des arbres sur une toundra ou dans une zone aride peut détruire des écosystèmes existants. L'idée d'un terrain gratuit disponible en Afrique est largement illusoire, surtout dans des pays à forte croissance démographique. La deuxième est temporelle : une forêt existante stocke du carbone mais n'en retire pas davantage chaque année. Si une forêt brûle dix ans après avoir été plantée, l'offset est nul. Garantir la durabilité d'un projet forestier suppose un engagement sur plusieurs centaines d'années. La troisième est systémique : au Brésil comme en RDC, des projets de compensation sont vendus à des acteurs financiers pendant que, dans le même pays, la déforestation se poursuit sur une surface équivalente. C'est un jeu du chat et de la souris sans bénéfice net.
Vous parlez peu du carbone bleu — mangroves, marais salants. Pourquoi est-il absent du débat ?
Parce que c'est beaucoup plus difficile à mesurer et à certifier que les forêts terrestres. Pourtant ces écosystèmes sont bien plus efficaces en termes d'absorption carbone. L'Afrique de l'Ouest et du Centre dispose d'un potentiel important sur ce plan.
Le frein est méthodologique : les standards dominants comme Verra ou Gold Standard ont été construits autour de la forêt terrestre, parce que c'est simple à quantifier. On prend une surface, on compte les arbres, on calcule le carbone. Pour une mangrove, il faut des analyses de sol, des mesures de sédiments — c'est autrement plus complexe.
« La valeur, dans le marché carbone, se concentre davantage dans la mesure que dans la plantation elle-même. »
Gouvernance, souveraineté et captation de valeur
Vous avez évoqué un risque néo-colonial. Pouvez-vous préciser ?
Si des entreprises européennes viennent implémenter des solutions de compensation en Afrique en achetant des terres appartenant à des communautés locales, on bascule dans ce que j'appellerais une innovation coloniale. Le cas de Total en RDC est révélateur : la compagnie a clôturé des zones forestières avec des barbelés pour les transformer en actifs carbone, excluant les communautés qui y vivaient. Ce n'est pas une exception, c'est un risque structurel du modèle. Il faut se poser deux questions : qui contrôle le terrain, et qui capte la valeur ?
Sur le double comptage — qui a le droit de comptabiliser les réductions d'émissions issues d'un projet africain vendu à l'Europe ?
C'est une ambiguïté réelle. Si un pays africain augmente sa surface forestière, cette progression sera comptabilisée dans son bilan climatique national. Mais si ces mêmes arbres sont vendus comme crédits à l'Union européenne, des problématiques de comptabilité apparaissent. L'Article 6 est censé répondre à cette question en imposant des règles strictes d'ajustement.
Malgré votre scepticisme sur la compensation en général, voyez-vous des opportunités concrètes pour l'Afrique ?
Oui, et elles sont précises. La première, c'est la création d'organismes africains de mesure, reporting et vérification — le MRV. Dans le marché carbone, la valeur se concentre davantage dans la mesure que dans la plantation elle-même. Une entité africaine crédible capable de certifier des crédits conformes aux standards de l'Article 6 pourrait capter une part significative de la chaîne de valeur, aujourd'hui accaparée par des acteurs européens et américains. La deuxième, c'est la mutualisation régionale de ces capacités — au niveau de la CEDEAO ou de blocs sous-régionaux — pour réduire les coûts de certification, harmoniser les méthodologies et renforcer la crédibilité des données africaines face aux acheteurs organisés.
Voir aussi
Quinze ans après, que reste-t-il des Printemps arabes ?
Les héritages politiques et culturels des Printemps arabes et la recomposition des rapports de force dans le monde arabe.
L'Irak et le Moyen-Orient à l'heure des recompositions
Les fragilités structurelles de l'Irak et les recompositions stratégiques du Moyen-Orient autour de la rivalité irano-israélienne.
La Syrie : sur le chemin de la reconstruction économique, dans l'impasse de la transition politique
Les transformations de la Syrie post-Assad et les conditions d'une reconstruction inclusive.