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Entretien Bertrand Badie

Professeur émérite à Sciences Po Paris et spécialiste des relations internationales, Bertrand Badie revient sur les Printemps arabes quinze ans après : leurs héritages politiques, la montée des contestations générationnelles et la recomposition des rapports de force dans le monde arabe.

Bertrand Badie

Bertrand Badie est professeur émérite à Sciences Po Paris. Ses recherches portent sur la fin de la centralité de l'État dans les relations internationales, les logiques d'humiliation dans les conflits, et le rôle croissant des acteurs non étatiques. Il est l'auteur de L'impuissance de la puissance, Le temps des humiliés, Quand le Sud réinvente le monde, et de L'Art de la paix (Flammarion, 2024).

Date 26 mai 2026
Thème Printemps arabes, contestation, monde arabe
Entretien Menara

Bertrand Badie est professeur émérite à Sciences Po Paris, spécialiste des relations internationales et figure centrale de la pensée critique sur les rapports de force mondiaux. Dans cet entretien réalisé le 26 mai 2026, il revient sur les mécanismes qui ont structuré les Printemps arabes entre 2011 et 2019, et s'interroge sur les héritages politiques, culturels et institutionnels qu'ont laissés ces épisodes de révolte.

Quinze ans après le début des Printemps arabes, pouvons-nous dire qu'il s'agit d'un « espoir déçu » ?

Il faut faire très attention lorsqu'on utilise l'expression « espoir déçu » : il n'existe aucun instrument empirique de mesure de la déception ou de la désillusion. La déception existe donc avant tout dans la tête de l'observateur.

Analytiquement, s'agissant des Printemps arabes, il est un peu excessif de parler de désillusion, parce qu'on peut observer une modification réelle après les évènements de 2011. Il y a eu un peu partout dans le monde arabe un intérêt renouvelé pour la chose publique et un éveil à la question politique. Les moyens de mobilisation sont davantage utilisés, que ce soit dans les universités ou à travers les réseaux sociaux.

Sur le plan politique, toutefois, les processus de démocratisation ont été mis en échec, y compris en Tunisie, où la situation était pourtant plus favorable. Cette mise en échec a eu lieu de façon plus précoce en Égypte et en Syrie.

« Désormais, le risque de soulèvement populaire fait partie de la grille de lecture des gouvernements des pays de la région. »

Bertrand Badie

Ce qu'il faut retenir, c'est que désormais, le risque de soulèvement populaire fait partie de la grille de lecture des gouvernements des pays de la région. Autrefois, l'autocrate craignait le coup d'État militaire. Aujourd'hui, la révolution populaire constitue un risque très marqué, et l'opinion publique est largement prise en compte.

Dans le système révolutionnaire des Printemps arabes, existait-il un fondement idéologique ?

Ce qu'il y a de plus nouveau dans les Printemps arabes, c'est qu'il s'agit d'une révolution non-léniniste, voire anti-léniniste. En effet, Lénine dans « Que faire ? » théorisait la nécessité d'une organisation centralisée pour mener une révolution, et le rôle essentiel de la théorie politique pour un mouvement révolutionnaire efficace.

Les Printemps arabes prennent le contrepoint de Lénine. D'abord, les mouvements se sont structurés sans idéologie ou rattachement explicite à un corps doctrinal ou de maître à penser. Ensuite, sur l'organisation, les mouvements avaient des côtés non pas anarchistes, mais anarchisants, avec une très forte mobilisation des réseaux sociaux et des moyens de communication informatiques.

Il s'agit donc de révoltes nourries d'un imaginaire plus humain que politique ou partisan. C'est un mouvement de jeunes, qui sont plus familiers avec les réseaux sociaux. Et c'est un mouvement animé par des valeurs de critique de la verticalité, avec une volonté de s'arracher à toute tutelle sur le plan international. C'est cette même critique de la verticalité et ces modes d'organisation sur les réseaux sociaux qui structurent les mouvements récents de la « GenZ ».

Comment expliquer les différentes formes de contre-révolutions qui ont suivi les mobilisations des Printemps arabes ?

Sur cet aspect, les théories de Lénine ont été confirmées. Dans L'État et la Révolution, en effet, ce dernier avait théorisé la nécessité de tenir compte de l'État en place et de sa capacité de résistance dans le processus révolutionnaire.

Cette hypothèse se confirme s'agissant de la carte des Printemps arabes. Dans les pays où les gouvernements ont été déchus, l'État avait en général une faible capacité de résistance. En Tunisie, par exemple, le système Ben Ali avait une police forte, certes, mais n'avait pas d'armée capable de structurer une riposte. De même, en Égypte, le système Moubarak était usé, et avait vu se constituer une véritable opposition depuis la mort de son leader charismatique, Nasser. De l'autre côté, les pays où les contre-révolutions ont été les plus fortes sont des États avec des capacités répressives fortes. C'est le cas en Syrie, où la lignée el-Assad avait une réputation méritée de recours à la répression.

La Libye constitue un cas particulier. Le système kadhafiste avait pu surprendre lorsque Mouammar Kadhafi a pu vêtir les habits du leader charismatique, avec l'instauration d'un régime nassérien en 1969. Toutefois, il y a eu, au fil du temps, une érosion progressive de ce régime. Quand l'État vient à s'effondrer après la mort de Mouammar Kadhafi, le système tribal reprend le dessus. Il s'agit donc d'une situation exceptionnelle dans le monde arabe, avec une re-tribalisation du pays qui n'a pas eu lieu ailleurs, renforcée par l'absence d'une histoire étatique dans le pays.

En 2024, un coup d'État en Syrie démet Bachar el-Assad, treize ans après le début des révoltes dans le pays. Peut-on considérer qu'Assad est le « dernier dirigeant renversé par le Printemps arabe » ?

Aucun mouvement politique n'est mono-causal, et la chute de Bachar el-Assad n'y déroge pas. Toutefois, elle s'inscrit bien dans la lignée des Printemps arabes : les forces qui ont gagné sont celles qui ont porté les révoltes en Syrie.

Ce qu'il y a de marquant, c'est qu'en 2024, il s'agit de la première révolution en Syrie qui ne soit pas structurée autour d'un putsch militaire. La chute de Bachar est le résultat de mobilisations populaires, et une impopularité massive du régime baathiste. C'est donc un évènement qui s'inscrit pleinement dans la lignée des révoltes contre Bachar el-Assad en 2013.

En septembre 2025, le mouvement GenZ212 est né spontanément dans la jeunesse marocaine. Les jeunesses arabes ont-elles développé, depuis 2011, un « réflexe révolutionnaire » ?

Je ferais le pari qu'il y a bien un lien entre le mouvement de la GenZ et les Printemps arabes. Toutefois, seul le Maroc a été vraiment concerné par ce mouvement. Ce qui est intéressant, c'est que l'on a retrouvé des mobilisations similaires dans des pays qui ne font pas partie du monde arabe, mais qui ont connu les effets indirects des Printemps arabes. Le mouvement de la GenZ a surtout trouvé un écho en Asie du Sud et du Sud-Est, notamment au Sri Lanka, au Bangladesh et au Népal.

L'essentiel se trouve dans la similitude du mouvement, ce qui montre bien la dimension générationnelle. Le rôle important joué par la génération Z et l'utilisation des réseaux sociaux dans l'organisation et la diffusion du message montrent que la Génération Z a incontestablement la mémoire des Printemps arabes. Le moule est donc bien le même : même univers communicant, anti-autoritariste, critique du pouvoir et de l'autorité. Ce n'est pas une continuité directe et absolue, mais il y a une parentalité entre les deux mouvements.

En somme, quinze ans après les premiers évènements en Tunisie, que reste-t-il des Printemps arabes ?

Il y a d'abord eu un changement dans les comportements sociaux et dans la culture politique des pays. Sauf dans quelques exceptions en Algérie et au Soudan, il y a eu une culture politique nouvelle, un changement des modes de gouvernance et une remise en question profonde des autoritarismes.

« Les Printemps arabes ont constitué le deuxième âge des indépendances des pays arabes. »

Bertrand Badie

En un sens, les Printemps arabes ont constitué le deuxième âge des indépendances des pays arabes. Le premier âge était marqué par la pression des variables extérieures et surtout du système international bipolaire. On y trouvait autant l'effet des pressions américaines (Jordanie, péninsule arabique, Liban) que celui de la puissance soviétique (Égypte, Irak, Syrie).

Les Printemps arabes ont surmonté ces processus venus de l'extérieur, les remplaçant par des mécanismes endogènes. Cette réinvention a consacré la fin des patronages de puissance. Du coup, l'opinion publique est devenue déterminante dans ces pays. Auparavant, celle-ci n'existait que sous forme instrumentalisée par des groupes militaires ou politiques. Les Printemps arabes ont donné vie à une véritable « rue arabe ».

Maintenant, la question de l'héritage des Printemps arabes est incertaine. Y aura-t-il une remise en cause des formes d'hégémonie telles qu'elles existent actuellement dans le Golfe ? Va-t-on assister à un nouvel élan de mobilisation islamiste ? Ou le modèle des Printemps arabes va-t-il finir définitivement par supplanter celui des mobilisations islamistes ? Les analystes aiment faire des enterrements ; mais il faut surtout se dire que nous n'en savons rien…