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Entretien Pierre Razoux

Retour sur notre entretien avec Pierre Razoux, sur les fragilités structurelles de l'Irak et les recompositions stratégiques du Moyen-Orient autour de la rivalité irano-israélienne.

Pierre Razoux

Pierre Razoux, entretien réalisé le 5 mai 2026 dans le cadre des travaux de Menara sur le Moyen-Orient.

Pierre Razoux est historien et spécialiste des conflits contemporains au Moyen-Orient, en particulier de l'Iran, d'Israël et de l'Irak. Directeur académique de la FMES — think tank privé basé à Toulon, spécialisé dans les questions stratégiques, de défense et de sécurité — il est notamment l'auteur d'ouvrages de référence comme La guerre Iran-Irak et Tsahal (Perrin). Cet entretien, réalisé le 5 mai 2026, revient sur les fragilités structurelles de l'Irak et les recompositions stratégiques du Moyen-Orient autour de la rivalité irano-israélienne.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, en tant que chercheur, comment voyez-vous l'évolution du débat public français sur le Moyen-Orient ? Quels sujets vous semblent insuffisamment traités ?

Le problème principal vient surtout du fonctionnement médiatique. L'opinion publique française connaît ce que les médias lui montrent. Et les médias fonctionnent essentiellement sur l'immédiateté et le sensationnel.

Aujourd'hui, l'attention se concentre sur la guerre entre l'Iran et Israël, sur le Liban et sur Gaza. Mais pratiquement personne ne parle réellement de l'Irak, de la Turquie, des pays du Golfe, du Soudan, de l'Égypte ou même de la Syrie en profondeur. En réalité, ce n'est pas seulement tel ou tel sujet qui manque : presque toute la région est sous-traitée médiatiquement hors des périodes de crise spectaculaire. Pour qu'un pays du Moyen-Orient entre dans le débat public français, il faut quasiment toujours un événement dramatique : une guerre, un attentat, une catastrophe. Sinon, ces pays disparaissent complètement des radars médiatiques. Cela crée une compréhension extrêmement fragmentaire de la région.

« Pour qu'un pays du Moyen-Orient entre dans le débat public français, il faut quasiment toujours un événement dramatique : une guerre, un attentat, une catastrophe. Cela crée une compréhension extrêmement fragmentaire de la région. »

Pierre Razoux

Nous décrivions un Irak devenu plus discret sur la scène régionale, cherchant à éviter d'être entraîné dans les conflits voisins. Est-ce selon vous une stratégie d'équilibre dans le but de stabiliser le pays, ou plutôt une incapacité à peser ?

Je pense qu'il faut surtout comprendre la fragilité structurelle du système irakien. L'Irak reste un État profondément communautarisé. Regardez simplement son architecture institutionnelle : un président kurde, un Premier ministre chiite, un président du Parlement sunnite. Cela rappelle d'ailleurs assez fortement certains mécanismes libanais.

Dans un pays où la guerre reste omniprésente dans les mémoires, les Irakiens ont parfaitement compris que leur pays était devenu une sorte de variable d'ajustement des grandes puissances régionales et internationales. L'Iran, la Turquie, l'Arabie saoudite, les États-Unis, la Chine — et dans une moindre mesure la Russie — considèrent tous l'Irak comme un espace stratégique sur lequel ils peuvent agir. L'Irak est devenu un terrain de manœuvre.

N'y voyez-vous pas aussi de la prudence dans une logique de reconstruction après plusieurs décennies de guerre ?

Si, bien sûr qu'il existe une volonté de reconstruction. Le problème est ailleurs. L'Irak dispose potentiellement de revenus considérables grâce au pétrole et demain probablement grâce au gaz. Sa position géographique est également idéale : il pourrait devenir un immense carrefour économique entre le Golfe, l'océan Indien, la Méditerranée et l'Europe.

Le problème, c'est que cette centralité suppose un environnement régional stable. Or ce n'est absolument pas le cas aujourd'hui. Prenez les grands projets de connectivité régionale. Les Turcs voient par exemple le passage irakien comme un concurrent potentiel, à moins de pouvoir le contrôler. Ils préfèrent en attendant des corridors passant par l'Iran, le Caucase ou l'Asie centrale. Et puis l'autre problème majeur reste la corruption endémique.

Le véritable verrou reste aujourd'hui la Syrie. Puis derrière viennent le Liban et Israël. Le corridor IMEC devait passer par les Émirats, l'Arabie saoudite, la Jordanie puis Israël. Avec la guerre actuelle, cela devient extrêmement compliqué. L'autre possibilité passait par la Syrie. Mais la Syrie est aujourd'hui dans une situation d'État quasi-failli, avec des zones largement contrôlées par d'anciens groupes djihadistes. L'Irak n'atteint son plein potentiel que lorsque ses voisins sont stables. Et aujourd'hui, aucun de ses voisins ne l'est réellement.

Comment caractériseriez-vous aujourd'hui la menace de l'État islamique en Irak ? Est-elle contenue ou existe-t-il encore un risque sérieux de recomposition ?

Le risque est toujours réel. Toute la partie orientale de la Syrie reste profondément travaillée par la mouvance djihadiste. Les anciens réseaux de Daech existent encore, soit en clandestinité, soit en capacité de réémerger rapidement en profitant du vide sécuritaire. Le gouvernement syrien actuel a énormément de difficultés à contrôler ces espaces.

Et côté irakien, dans des provinces comme Ninive ou l'Anbar — Falloujah, Ramadi, Al-Qaïm, Samarra, Tikrit, Mossoul — les autorités locales surveillent cela extrêmement attentivement. Elles savent que la menace n'a jamais complètement disparu.

Comment analysez-vous les capacités irakiennes face au transfert des 6 000 détenus supposément liés à l'État islamique du Kurdistan syrien vers l'Irak ?

Je ne connais pas assez précisément le système sécuritaire et carcéral irakien pour donner une réponse technique détaillée. Mais politiquement, il me semble clair que l'Irak a accepté ces transferts pour donner des garanties aux États-Unis et aux Occidentaux. Cela faisait partie d'un équilibre politique plus large.

Après, maintenir des djihadistes en prison, beaucoup d'États savent le faire. Mais la vraie question est : que fait-on d'eux ensuite ? Y a-t-il une stratégie judiciaire ? Une politique de réinsertion ? Une gestion du long terme ? Sinon, on finit simplement par stocker des prisonniers dans des établissements isolés, sans véritable solution derrière.

Comment interprétez-vous le retrait progressif des forces américaines ? Comme une marque de confiance envers Bagdad ou comme une volonté de désengagement général ?

C'est clairement une dynamique structurelle de retrait. Il y a d'abord une fatigue de guerre très profonde dans la société américaine. Les Américains ne veulent plus payer humainement et financièrement pour l'Irak.

Ensuite, il y a une dimension politique forte. Donald Trump a été élu notamment sur l'idée que les États-Unis ne devaient plus être le gendarme permanent du Moyen-Orient. Enfin, il y a aussi un facteur sécuritaire immédiat : certaines milices chiites irakiennes ont commencé à cibler les intérêts américains, ce qui a accéléré à la fois les frappes américaines sur ces milices et la volonté de retrait dès que cela sera possible. Donc ce n'est pas simplement une fuite ou un transfert de confiance : c'est la combinaison de plusieurs logiques qui poussent structurellement Washington à partir.

21 ans après la Constitution irakienne de 2005, comment caractériseriez-vous la résilience du système politique irakien malgré les blocages répétés ?

L'Irak organise effectivement des élections régulières depuis la Constitution de 2005. Mais ce système sert surtout à organiser les rapports de force internes à la majorité chiite.

La majorité chiite reste dominante démographiquement, mais elle est fragmentée politiquement. Elle a donc besoin du système électoral pour arbitrer ses propres équilibres internes. Tant qu'elle reste majoritaire, elle n'a aucun intérêt à remettre en cause ce système. Les sunnites, eux, sont dans une position beaucoup plus compliquée. Historiquement, ils oscillent entre participation politique et logique insurrectionnelle selon les contextes.

« La majorité chiite reste dominante démographiquement, mais elle est fragmentée politiquement. Elle a donc besoin du système électoral pour arbitrer ses propres équilibres internes. »

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L'évolution des dynamiques démographiques peut-elle modifier les équilibres communautaires irakiens ?

À court terme, non. Les chiites représentent environ 55 à 60 % de la population, les Kurdes entre 15 et 20 %, et les sunnites entre 20 et 25 %. Même avec des évolutions démographiques, un renversement complet des équilibres prendrait plusieurs générations.

Mais ce qui peut évoluer, c'est le comportement démographique des communautés. Une communauté qui estime avoir consolidé sa domination a souvent tendance à ralentir sa natalité. On l'a vu au Liban chez les chiites. Inversement, d'autres groupes peuvent considérer la démographie comme un outil stratégique. Le cas afghan est en ce sens très intéressant : les Talibans ont utilisé la démographie comme instrument de reconquête pendant les vingt années d'occupation occidentale. La démographie est une arme géopolitique. Il ne faut jamais l'oublier.

Après 6 mois de blocage depuis les élections législatives de novembre 2025, comment interprétez-vous la nomination relativement inattendue d'Al-Zaïdi au poste de Premier ministre ?

C'est un cas très classique de sortie de blocage politique. Quand aucun des grands acteurs ne peut s'imposer directement, on fait émerger une figure de compromis. Al-Zaïdi est intéressant parce qu'il rassure plusieurs camps à la fois. C'est un homme d'affaires, un banquier, un juriste, quelqu'un de jeune — il rassure donc les Occidentaux. Mais il vient aussi d'un environnement financier très proche de certaines milices chiites, ce qui rassure les Iraniens. Il devient donc une figure acceptable pour tout le monde. Cela ne signifie évidemment pas que les autres acteurs disparaissent : ils continuent simplement à exercer leur influence en arrière-plan.

Avec l'affaiblissement durable du Hezbollah au Liban, l'Irak est-il devenu un proxy plus que jamais central dans la stratégie iranienne ?

Oui, clairement. Avec l'affaiblissement du Hezbollah et la situation syrienne, les milices chiites irakiennes deviennent essentielles pour Téhéran. Il faut rappeler qu'auparavant, même côté iranien, la hiérarchie des priorités n'était pas totalement tranchée : certains responsables ou chercheurs considéraient que l'Irak était le véritable bouclier stratégique de l'Iran, tandis que d'autres estimaient que la Syrie et le Liban étaient plus importants.

Aujourd'hui, avec la Syrie largement perdue et le Hezbollah fragilisé, les Iraniens ont beaucoup moins le choix : l'Irak devient le dernier bastion majeur de leurs proxys régionaux. L'Iran n'a pas besoin de contrôler totalement l'Irak. Il lui suffit d'avoir des relais suffisamment bien placés et actifs pour préserver sa profondeur stratégique, faire pression sur les forces occidentales encore présentes dans le pays et peser sur les voisins de l'Irak. D'ailleurs, dans les semaines précédant le cessez-le-feu, certaines frappes contre des monarchies du Golfe provenaient directement de milices chiites irakiennes. C'est extrêmement révélateur.

Pensez-vous que l'Iran pourrait progressivement lâcher totalement le Hezbollah ?

Cela dépendra essentiellement de l'évolution interne du pouvoir iranien. Aujourd'hui, les Gardiens de la révolution occupent une place centrale. Beaucoup d'entre eux se sont construits politiquement et idéologiquement à travers le soutien au Hezbollah et aux réseaux régionaux. Pour eux, abandonner ces réseaux reviendrait presque à reconnaître que toute une partie de leur histoire politique et militaire n'a servi à rien.

Mais parallèlement, on observe aussi une évolution importante : le discours iranien devient beaucoup plus nationaliste et moins religieux. Le clergé perd progressivement de son influence. Si cette évolution se poursuit, le rapport de l'Iran au Hezbollah pourrait changer à long terme.

« Pour les Gardiens de la révolution iraniens, abandonner le Hezbollah reviendrait presque à reconnaître que toute une partie de leur histoire politique et militaire n'a servi à rien. »

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Avec la multiplication de ses fronts, voyez-vous dans la stratégie israélienne une forme de fuite en avant stratégique ?

Je ne parlerais pas de fuite en avant. Les Israéliens considèrent qu'ils se trouvent face à une opportunité stratégique historique ouverte par les massacres du Hamas le 7 octobre 2023, la riposte de Tsahal et les événements récents. Le véritable tournant a été la confrontation directe avec l'Iran.

Lorsque les Israéliens ont bombardé le consulat de Damas en avril 2024, ils ont eux-mêmes fait tomber le tabou de l'affrontement direct. Ils ont constaté qu'ils pouvaient frapper directement l'Iran et ses alliés avec une certaine efficacité. Ils ont donc décidé d'exploiter cette fenêtre stratégique pour affaiblir méthodiquement l'Iran et l'ensemble de leurs adversaires régionaux. L'affrontement entre l'Iran et Israël structure la région et est devenu beaucoup plus profond : il est à la fois idéologique, stratégique et régional. Il porte désormais sur la question de l'hégémonie au Moyen-Orient.