Éric Lombard
Retour aux entretiens

Face aux néo-empires, la France et l'Europe doivent miser sur l'Afrique et le Moyen-Orient

Retour sur notre entretien avec Éric Lombard, consacré aux conditions de la coopération économique entre l'Europe, l'Afrique et le Moyen-Orient, dans un ordre mondial reconfiguré par la rivalité entre Washington, Pékin et Moscou. De la concurrence avec la Chine en Afrique à la place des capitaux du Golfe dans l'économie européenne, en passant par l'autonomie stratégique du continent, l'ancien ministre revient sur les marges de manœuvre dont dispose — ou non — l'Europe, et sur la portée réelle d'une coopération qu'il veut « entre égaux ».

Éric Lombard a consacré sa carrière à la finance et à l'action publique. Diplômé d'HEC Paris, il débute chez Paribas, où il développe l'activité de fusions-acquisitions dans la banque et l'assurance, avant de diriger BNP Paribas Cardif puis Generali France. Dès 1989, il rejoint l'État comme conseiller dans plusieurs cabinets ministériels, notamment auprès de Michel Sapin à l'Économie et aux Finances. De 2017 à 2024, il dirige le groupe Caisse des Dépôts, qu'il conçoit comme l'« institution financière du bien commun » : création de la Banque des Territoires, rapprochement avec La Poste, consolidation de l'assurance publique. Premier directeur général de la CDC issu du secteur privé, il est aussi le premier à voir son mandat reconduit, en 2023. En décembre 2024, il devient ministre de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique du gouvernement Bayrou, fonction qu'il occupe jusqu'en septembre 2025. Théoricien d'une finance utile (2022), Éric Lombard porte un regard à la fois financier et politique sur les grands équilibres économiques.

Date Juin 2026
Thème Europe, Afrique, Moyen-Orient, géopolitique économique
Entretien Éric Lombard

Pouvez-vous revenir sur votre expérience avec l'Afrique et le Moyen-Orient, et présenter les grandes lignes de ce que devrait être la politique franco-européenne envers ces régions ?

J'ai beaucoup travaillé avec le Moyen-Orient, notamment lorsque j'étais chez BNP Paribas et que j'avais la responsabilité des activités de la banque dans cette zone. Cela m'a conduit à y effectuer de nombreux déplacements, souvent pour rencontrer des partenaires, des États et des clients. J'étais présent en 2003, lors des réunions du FMI à Dubaï, où j'accompagnais Michel Pébereau dans une tournée dans le Golfe, notamment à Abu Dhabi, à Bahreïn et au Koweït.

Ma vision globale du monde, aujourd'hui, est que nous faisons face à l'émergence ou au retour de trois puissances qui ne respectent plus, ou plus totalement, les règles du jeu mises en place après la Seconde Guerre mondiale en matière de paix, de commerce et de monnaie : les États-Unis, la Chine et la Russie, chacune à sa manière.

Dans ce contexte, nous devons protéger l'Europe face aux menaces commerciales, industrielles et militaires que cette situation fait peser sur elle. Mais nous devons aussi renforcer nos liens avec le reste du monde, car dans un monde plus difficile, il est indispensable de nous rapprocher des zones et des pays qui ne sont pas totalement alignés avec les nouveaux prédateurs. Ces grandes zones sont l'Amérique latine, l'Asie du Sud-Est et l'Inde, le Moyen-Orient et l'Afrique.

Ces régions doivent donc prendre un poids plus important dans notre vision du monde. C'est aussi dans cette perspective que le président de la République a étendu les relations françaises au-delà de la tradition diplomatique centrée sur le Maghreb et l'Afrique de l'Ouest francophone, en se rendant officiellement au Kenya. C'est assez nouveau dans la diplomatie française.

Dans votre tribune publiée dans Le Grand Continent sur l'autonomie stratégique européenne, l'Afrique n'apparaissait pas comme une partie prenante. Était-ce un angle mort délibéré ?

Ce n'était pas un angle mort. Le papier portait d'abord sur les principales menaces que je viens de citer, ainsi que sur la manière dont l'Europe devait s'y adapter d'ici à 2050. Je me suis donc concentré sur les adaptations internes : l'Europe des armées, les questions institutionnelles dans une Europe à vingt-sept, et l'éventuelle constitution d'une fédération à six.

Cela dit, dans les relations internationales de l'Europe et de la France, l'Afrique est absolument essentielle. Elle l'est d'abord pour des raisons géopolitiques : elle deviendra assez rapidement le continent le plus peuplé du monde, ce qui accroîtra son poids économique et politique. Cette évolution aura évidemment un effet sur les pressions migratoires. Nous avons un intérêt réel à participer au développement de l'Afrique, en soutenant la croissance la plus autonome possible, y compris par l'investissement et, dans certains cas, par l'aide publique.

Au-delà de ces facteurs géopolitiques et migratoires, il existe aussi un enjeu d'accès aux ressources et aux matières premières présentes en Afrique. Il est important que cet accès reste ouvert et que l'Europe puisse y accéder comme d'autres régions du monde.

Pour le Moyen-Orient, les raisons stratégiques sont différentes. C'est l'un des foyers majeurs d'instabilité du monde. L'Europe a vocation à être un facteur de paix et d'apaisement. La relation économique y est presque inverse de celle que nous avons avec l'Afrique : les pays du Golfe disposent d'une capacité d'investissement considérable. Il est important pour notre économie qu'une partie de ces capitaux s'investisse en Europe et en France, pas seulement aux États-Unis.

La visite du président de la République au Kenya, à l'occasion du sommet Africa Forward, s'est accompagnée d'annonces de 23 milliards d'euros d'investissements. Est-ce le signe d'une réorientation complète de la stratégie française en Afrique ?

Je pense que c'est plus simple, et peut-être moins organisé que cela. D'abord, la France conserve un point d'ancrage important au Maghreb, malgré les difficultés actuelles dans la relation avec l'Algérie. En parallèle, la relation avec le Maroc est redevenue très confiante après une période difficile.

En Afrique de l'Ouest, nous ne nous retirons pas. Certains pays ont fait le choix de cesser leur coopération avec nous — je pense notamment au Mali ou au Niger. Mais on voit aussi que ces situations ne sont pas forcément durables : le Tchad reprend un dialogue avec nous après avoir souhaité y mettre fin. Dans d'autres pays, comme le Sénégal ou la Côte d'Ivoire, la relation reste forte, ancienne, et connaît, comme toute relation, des hauts et des bas.

Il est hors de question que la France soit moins présente en Afrique de l'Ouest : au contraire, les coopérations s'y développent et s'étendent plus au sud, comme lorsque la Caisse des dépôts accompagne des projets au Bénin ou au Congo. La démarche actuelle consiste donc à ajouter l'Afrique de l'Est et l'Afrique du Sud à cet écheveau de relations, sans remplacer une zone par une autre.

Dans le contexte africain, la Chine est l'un des principaux compétiteurs de la France et de l'Europe. L'Europe dispose-t-elle encore d'une fenêtre d'opportunité, ou le jeu est-il déjà fait ?

Les jeux ne sont jamais faits dans l'Histoire. La Chine a, partout, une attitude très conquérante. Elle s'appuie sur sa capacité d'investissement et de prêt qui, lors des restructurations, sont traités ou non par le Club de Paris selon ce qui l'arrange. La Chine se met ainsi dans une position avantageuse dans les organisations internationales.

Nous sommes bien sûr en compétition. Mais nous avons aussi des avantages à faire valoir. L'Europe a moins une vocation de domination ; notre passé historique avec ces pays nous oblige à être plus respectueux et plus attentifs à l'équilibre de la relation. La Chine n'a pas toujours ces pudeurs-là, ce qui peut finir par irriter certains partenaires africains.

« À la fin, ce sont les États africains qui décident de leurs partenaires. »

Éric Lombard

La réalité reste que, ces dernières années, nous avons plutôt perdu du terrain vis-à-vis de la Chine et aussi vis-à-vis de la Russie. Quand on perd du terrain, il faut essayer de le regagner. Le Tchad en est, à cet égard, un indicateur avancé.

Sur le plan économique et financier, quelle doctrine la France devrait-elle adopter en Afrique ? Faut-il réduire l'aide publique au développement et privilégier davantage l'investissement direct ?

La réalité est que l'État est aujourd'hui très contraint par sa situation budgétaire. Nous ne pourrons pas, a minima, augmenter l'aide publique au développement ; pour le moment, elle est plutôt appelée à diminuer. La Caisse des dépôts n'est pas contrainte de la même manière, mais elle n'a pas vocation à investir hors de France. En revanche, Bpifrance, dont la Caisse détient 50 %, est de plus en plus présente en Afrique pour accompagner les investisseurs français et développer des écosystèmes de start-up dans les pays africains qui le souhaitent.

J'ai vu, en Côte d'Ivoire par exemple, des incubateurs de start-up qui fonctionnaient très bien, avec des entrepreneurs bien formés et désireux que cette formation bénéficie à leur pays. Il faut accompagner cela, à la fois par des investisseurs publics comme Bpifrance et par des entreprises françaises comme Orange. Et l'investissement privé est plus efficace que l'aide seule.

La Société Générale s'est récemment retirée du Maroc. Qu'est-ce que cela dit du positionnement des banques françaises en Afrique ?

Les banques françaises se sont largement retirées d'Afrique pour des raisons de recentrage. Il s'agit de pays dont les économies sont de taille plus modeste, avec des filiales de banque dont la taille était disproportionnée par rapport à leurs autres activités.

Je le regrette, car c'était une présence française importante. Mais c'est la liberté des affaires. Par ailleurs, des banques africaines se développent. Cela ne pose pas nécessairement de problème pour ces pays, car il existe des banques africaines ou internationales qui restent. Mais il est évidemment dommage que les banques françaises se retirent.

Sur la question migratoire, l'intensification des mouvements entre l'Afrique et l'Europe est-elle un obstacle aux relations franco-africaines ou constitue-t-elle d'abord un atout économique pour la France ?

Je ne suis pas certain que la France soit encore une destination privilégiée, et cela dépendra aussi des prochaines élections. Mais la réalité de l'Union européenne est que, pour des raisons démographiques et économiques, nous avons besoin d'une immigration de travail.

« Nous sommes un pays d'immigration, et c'est très bien. »

Éric Lombard

Nous sommes un pays d'immigration, et c'est très bien. L'Italie, même avec l'extrême droite au pouvoir, a discrètement intégré un nombre important d'immigrés. L'Espagne a engagé un mouvement très important, et l'Allemagne l'a fait au moment de l'accueil des Syriens. Je pense que la France doit organiser cette immigration dans le dialogue avec les pays concernés. L'immigration de travail doit se faire par accord mutuel, et doit aussi faciliter le retour au pays de celles et ceux qui le souhaitent.

Par ailleurs, il y a une tradition européenne qui est, pour moi, sacrée : le droit d'asile. Lorsque des personnes sont en danger, en Afrique ou ailleurs, le droit d'asile s'applique. La France s'est construite comme cela.

Quels sont les facteurs qui empêchent le débat politique français d'aborder la question migratoire de façon aussi pragmatique que l'Italie, l'Espagne ou l'Allemagne ?

Il y a deux facteurs bloquants. Le premier est l'instrumentalisation du sujet par des partis politiques dans un débat qui n'est pas toujours apaisé. Le second est notre insuffisante capacité à intégrer. L'intégration demande un travail réciproque. L'État doit accompagner l'apprentissage de la langue et des valeurs.

Nous avons notre vision de la République, qui doit être partagée. Il faut donc accompagner les familles dans un parcours d'intégration républicaine. Dans l'immense majorité des cas, cela se passe bien, mais la République ne joue pas suffisamment ce rôle.

Si vous deviez résumer les grandes lignes de la politique française à adopter en Afrique, quels seraient les pays ou les axes sur lesquels la France ne mise pas suffisamment ?

Si l'on adopte une vision plus stratégique, la logique consiste aussi à s'intéresser aux très grands pays. Parmi les plus proches, il y a le Maroc, avec lequel nous avons une relation très positive, même si nous sommes si proches que nous pouvons aussi nous disputer. Avec l'Algérie, il serait souhaitable de rétablir une relation apaisée, mais c'est très compliqué pour des raisons historiques que je respecte.

Parmi les grands pays, il faut aussi mentionner l'Égypte, immense pays et immense culture, confrontée à des problèmes redoutables, où la France est très engagée. Il y a aussi l'Afrique du Sud, qui a accompli un travail formidable de sortie de l'apartheid. Ces trois pays forment des ancres majeures en termes de poids politique, aux trois coins du continent.

Ensuite, il faut avancer zone par zone. Le résumé, c'est qu'il faut intensifier notre relation politique, économique et migratoire avec l'Afrique.

Quel regard portez-vous sur le franc CFA et quelles évolutions verriez-vous d'un bon œil ?

Je pense que c'est d'abord le sujet des pays africains. Je comprends que cela puisse les arranger d'avoir ce lien avec la Banque de France et la stabilité que cela procure. C'est aussi, pour la France, un élément de soft power. Mais c'est aux pays africains de décider ce qu'ils veulent faire ou ne pas faire. Ce n'est pas à nous de leur dire.

« Les relations d'État doivent être des relations entre égaux. »

Éric Lombard

Bien que la France ait joué un rôle historique au Moyen-Orient, on observe aujourd'hui un recul de son influence. Si les tensions militaires retombaient, que devrait faire la France vis-à-vis de l'Iran ?

La France doit être un acteur de paix. Sur le JCPoA, la France faisait partie du groupe qui veillait à l'application de l'accord. Elle a été très engagée jusqu'à la rupture. Depuis cette rupture, nous avons moins de moyens de surveiller la situation, alors même que l'Iran s'est rapproché de la capacité nucléaire militaire. Nous avons donc vocation à être une puissance de paix, mais nous manquons aujourd'hui de leviers.

Sur le Liban, le président de la République s'est beaucoup investi, dans la continuité de la relation historique de la France avec ce pays. Mais la réalité politique libanaise est que le gouvernement ne parvient pas à contraindre le Hezbollah au désarmement et à la paix. Lorsque les Iraniens demandent au Hezbollah de bombarder Israël, cela provoque une réaction israélienne légitime. Il faut donc, en permanence, essayer de trouver des solutions et d'aider.

La France entretient des relations privilégiées avec le Qatar et les Émirats arabes unis. Au-delà des annonces diplomatiques, cette relation a-t-elle produit des retombées économiques tangibles pour la France ?

Oui. Si l'on commence par les relations culturelles, le Louvre Abu Dhabi est une réalisation remarquable. J'aime beaucoup les Émirats arabes unis aussi parce qu'ils ont porté des initiatives culturelles et religieuses fortes, comme l'Abrahamic Family House, où une synagogue, une église et une mosquée sont présentées dans un esprit de fraternité.

Sur le plan de la défense, nous avons une base aux Émirats, avec des Rafale, et une vraie alliance. L'armée émiratie a acheté des Rafale, ce qui est bon pour eux et pour nous. TotalEnergies est également présent, et les Émirats nous fournissent notamment en gaz.

Les Émirats sont aussi de gros investisseurs en France. Lors du sommet sur l'intelligence artificielle, 109 milliards d'euros d'investissements ont été annoncés à l'Élysée, dont une partie venait des Émirats arabes unis. Ce qui frappe, c'est la profondeur de la relation, y compris dans des moments moins protocolaires. Il y a une vraie proximité, une culture du Golfe que j'apprécie, faite de commerce, de dialogue, de transaction et de fiabilité.

Une concurrence entre l'Arabie saoudite et les Émirats apparaît sur plusieurs sujets. Quel rôle la France doit-elle jouer dans ce contexte ?

Nous assumons une alliance militaire stratégique avec les Émirats arabes unis. L'Arabie saoudite dispose pour sa part d'une alliance forte avec les États-Unis. Pendant la guerre, nous avons aussi participé à la défense de partenaires dans la région, sans agressivité envers l'Iran, mais avec une présence concrète.

Il existe effectivement une concurrence entre eux, notamment en Afrique de l'Est, mais ce sont des sujets sur lesquels nous ne pouvons pas faire grand-chose directement. Je parle moins de l'Arabie saoudite, parce que ce pays est plus proche des États-Unis. Mais c'est évidemment le pays le plus peuplé et l'un des plus riches du Conseil de Coopération du Golfe, avec un poids politique important. Il est donc également essentiel de maintenir le lien avec eux.

La chute de Bachar al-Assad a rebattu les cartes au Proche-Orient. Faut-il adopter une approche pragmatique de réinstallation de liens profonds avec la Syrie ?

Je suis totalement d'accord avec l'approche pragmatique engagée par le président de la République. Le lien avec la Syrie est historique. Nous avons un lien particulier avec ce pays, et cela nous impose des devoirs particuliers. La Syrie est un cas dans lequel la France doit développer des relations approfondies. Beaucoup de Syriens parlent français, et la France accueille aussi beaucoup de Syriens. Il semble que les dirigeants syriens actuels, quel que soit leur passé, souhaitent remettre leur pays sur une trajectoire de développement et d'équilibre partagé. Il faut absolument les accompagner, car c'est important pour toute la région.

C'est aussi l'un des facteurs qui peut aider à stabiliser le Liban. Tant que le Hezbollah sera le proxy d'un Iran qui n'admet pas l'existence même d'Israël, le Liban ne pourra pas aller bien. Les relations entre la Syrie et le Liban sont anciennes et profondes. Si nous pouvons aider, nous devons le faire.

Quels leviers pratiques la France et l'Europe peuvent-elles mettre en œuvre pour attirer davantage les capitaux du Golfe ? Le niveau actuel d'investissement est-il satisfaisant ?

Le niveau actuel est bon, mais il doit augmenter. Pour cela, il faut surtout proposer davantage de projets. Notre système peut être très compliqué, entre les autorisations, les recours et les procédures administratives. Il faut aider les investisseurs à s'orienter. Lorsqu'ils investissent plusieurs dizaines de milliards d'euros, il est normal de les accompagner.

Nous devons donc leur proposer des projets, leur dire qu'ils sont bienvenus, ce qu'ils savent déjà, et leur faciliter la vie dans leurs démarches administratives. La simplification administrative est un enjeu général.

Si l'on élargit la réflexion au « grand Moyen-Orient », notamment à la Turquie et au Pakistan, existe-t-il une stratégie française ou européenne cohérente vis-à-vis de ces pays ?

Je ne les mettrais pas ensemble, car ce ne sont pas du tout les mêmes zones ni les mêmes réalités. Le Pakistan est un pays avec lequel la relation est plus compliquée, notamment parce que nous avons une relation historique avec l'Inde. Ce n'est pas là que nous devons concentrer nos efforts.

La Turquie est complètement différente. C'est un pays qui est pour partie en Europe, membre de l'OTAN, et doté d'un rôle diplomatique très important. Les relations économiques sont considérables. La Turquie a des groupes économiques très solides et des dirigeants de grand talent. C'est un pays qui se développe vite et qui joue un rôle majeur dans la stabilité régionale. La Turquie est notamment essentielle dans la relation avec la Russie, dans la sécurisation de la mer Noire, dont elle détient le verrou, mais aussi dans les équilibres autour de l'Arménie, de l'Azerbaïdjan et de l'Iran.

Faut-il encore défendre activement les valeurs démocratiques dans nos relations avec des pays de la région qui ne sont pas démocratiques, ou faut-il privilégier une politique plus réaliste ?

Nous militons pour les droits de l'homme, et c'est un élément distinctif du message français. Nous devons rester attentifs au respect des droits de l'homme dans tous les pays. Pour le reste, chaque pays conserve son autonomie et sa souveraineté. Il ne serait pas raisonnable de ne pas parler à un pays au motif qu'il n'est pas une démocratie parfaite. Des démocraties incontestables, il n'y en a pas tant que cela dans le monde.

Comment coordonner un projet aussi vaste — faire face aux grandes puissances tout en maintenant des relations continues avec l'Afrique et le Moyen-Orient — compte tenu des limites françaises et européennes ?

Vous voyez cela comme un exercice que l'on pourrait commencer et terminer, mais ce n'est pas le cas. Les relations internationales sont un travail permanent. La France dispose d'un réseau diplomatique mondial, l'un des plus importants du monde. Il faut avoir de grandes lignes : l'autonomie et la souveraineté européenne et française face aux trois grands empires que sont les États-Unis, la Chine et la Russie, et des relations plus fortes avec les zones que j'ai citées au début.

Les relations internationales sont mouvantes, incertaines, parfois frustrantes. La période actuelle est inquiétante. C'est justement une raison pour être plus engagé. Il faut aussi rappeler que l'Europe est très respectée. Elle est le premier marché du monde, elle rassemble des pays démocratiques, et l'État de droit y règne. Cela nous valorise énormément. Les Émirats arabes unis, par exemple, sont très attentifs à ne pas investir uniquement aux États-Unis, d'autant que la situation politique américaine elle-même a montré des fragilités inquiétantes.

Voir aussi