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Entretien Yasmina Khadra

Écrivain algérien le plus lu du monde, Yasmina Khadra nous parle de l'importance de la culture, des relations entre la France et l'Algérie, et du rôle du roman pendant la guerre.

Yasmina Khadra

Entretien Yasmina Khadra

Le prieur de Bethléem

Yasmina Khadra, Le prieur de Bethléem, Flammarion, 2026.

Titre Le Prieur de Bethléem
Éditeur Flammarion
Parution Mars 2026
Pages 242
ISBN 9782080149671

Yasmina Khadra est le pseudonyme de Mohamed Moulessehoul, un écrivain algérien né en 1955. Ancien officier de l'armée, il a adopté ce nom féminin pour contourner la censure militaire. Il est connu pour ses romans puissants sur la guerre, la violence et le monde arabe, comme Les Hirondelles de Kaboul ou L'Attentat. Son dernier roman, Le prieur de Bethléem, raconte l'histoire d'un éditeur parisien enlevé et contraint d'écouter le manuscrit d'un moine palestinien éprouvé par la violence — un texte d'une force impressionnante, empreint d'une poésie évocatrice sur le naufrage de l'humanité d'aujourd'hui.

En tant qu'auteur algérien, quel est, selon vous, le rôle de la littérature et du roman dans le développement ?

Avant tout, le roman permet de prendre du recul pour mieux comprendre l'histoire d'un peuple. Par exemple, avec la décennie noire en Algérie, lorsqu'on était au fond de la terreur, on ne pouvait pas avoir de repères assez probants pour rester lucides, donc on subissait. Un roman, comme À quoi rêvent les loups, permet de prendre le temps de se regarder souffrir, et d'essayer de comprendre pourquoi.

Ensuite, on pense parfois que la culture n'est pas prioritaire, qu'elle doit venir après le développement économique, donc on investit dans des projets colossaux en laissant de côté le développement culturel. C'est une grande erreur, car la culture permet à un peuple de grandir et de s'émanciper. Soit on élève un peuple, soit on le rabaisse. Et ce sont les tyrans qui cherchent à rabaisser leurs peuples. La culture est indispensable pour l'élever.

« Soit on élève un peuple, soit on le rabaisse. Et ce sont les tyrans qui cherchent à rabaisser leurs peuples. La culture est indispensable pour l'élever. »

Yasmina Khadra

Avec Le prieur de Bethléem, que permet le roman dans le récit de la guerre et de la violence ?

Mes romans ne sont pas violents. Mes romans parlent du monde, et par eux j'essaie d'expliquer ce qu'est la violence. Quand on rencontre la violence dans la rue, elle nous dépasse. Quand on la rencontre dans un livre, on peut mieux la cerner, mieux la comprendre, et remonter jusqu'à ses sources.

Le roman crée un personnage, il met de la chair dessus et des émotions. Le lecteur a l'impression d'être avec des personnes, ce qui crée une empathie supplémentaire. C'est en cela que le roman permet parfois de mieux raconter certains événements historiques. Les photos et images que nous pouvons voir sont expéditives. Elles sont plus choquantes que le texte, mais le texte lui est instructif, il permet de prendre le temps de réfléchir aux situations.

En tant qu'écrivain algérien habitant en France, quel est votre point de vue sur l'évolution des relations entre la France et l'Algérie ?

« Les Algériens sont un peuple qui aime vivre heureux et sans rancune, et qui sait pardonner, dans l'intention manifeste d'aller de l'avant. »

Yasmina Khadra

Il est important de rappeler que l'Algérie n'a aucun problème avec la France, bien au contraire, des rapports sains pourraient permettre aux deux pays de se soutenir mutuellement, particulièrement en ces temps douloureux et incertains.

Cependant, il y a des personnes malintentionnées, frustrées, qui portent probablement des blessures historiques ou une mémoire sinistrée. Ceux-là font croire aux Français que l'Algérie est un traumatisme, et par voie de conséquence un mal dérangeant. Or les Algériens sont un peuple qui aime vivre heureux et sans rancune, et qui sait pardonner, dans l'intention manifeste d'aller de l'avant.

Pour finir, avez-vous des livres et des auteurs à conseiller ?

Il faut lire un peu de tout, à l'instar de l'abeille qui butine dans tous les vergers pour faire son miel. Notre miel à nous, êtres humains, est d'accéder à la maturité par le savoir et la connaissance de l'autre. Personnellement, je lis des auteurs de partout, des Algériens, des Marocains, des Russes, des Français, vraiment de partout.

La littérature nous éveille à nos responsabilités, et elle éveille en nous cette part d'humanité, que la banalité parfois tempère. Je suis de ceux qui pensent que le livre restera toujours le meilleur compagnon de route de l'homme. Si j'écris, c'est pour mériter pleinement d'être un être humain et d'être utile aux autres.