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Pour un débat présidentiel à la hauteur de l’Afrique et du Moyen‑Orient

À quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, l’Afrique et le Moyen-Orient méritent un débat à la hauteur des enjeux. Trop souvent réduites à l’immigration et à la sécurité, ces régions partagent avec la France de nombreux intérêts communs, qu’il s’agisse de prospérité économique, de transition énergétique, de défense du droit international ou d’échanges culturels.

Emmanuel Macron et Mohamed Bazoum, de dos, entrant au palais de l’Élysée devant un garde républicain
Emmanuel Macron reçoit Mohamed Bazoum, président de la République du Niger, à Paris, le 16 février 2023.

Les équilibres se transforment rapidement, et les États africains et moyen-orientaux, de plus en plus sollicités, disposent désormais de partenaires plus nombreux. Le manque de propositions précises sur ces sujets peut constituer en lui-même un risque pour la France. Faute de vision stratégique, elle subit déjà, par endroits, certaines recompositions plutôt que d’en être partie prenante, et pourrait voir ces États se tourner davantage vers d’autres partenaires.

Nous appelons donc les partis politiques et les candidats à la présidentielle à préciser leurs orientations en matière de politique étrangère et les arbitrages qu’ils entendent opérer. À l’approche de l’échéance électorale, cette tribune rappelle les multiples dimensions stratégiques qui lient la France à l’Afrique et au Moyen-Orient et soumet aux candidats six questions prioritaires.

La politique étrangère, une affaire présidentielle

La politique étrangère et la défense comptent parmi les domaines où les orientations du chef de l’État sont les plus déterminantes. Garant de l’indépendance nationale, le président de la République négocie et ratifie les traités, accrédite les ambassadeurs, conduit la diplomatie, est le chef des armées et dispose de la dissuasion nucléaire (articles 5, 14, 15 et 52 de la Constitution).

Les conséquences de ses choix sont majeures, et se mesurent dans la sécurité, l’approvisionnement énergétique et les prix à la pompe, l’implantation de nos entreprises et les migrations. La politique étrangère revêt également une forte dimension culturelle, parfois intime, dans la mesure où elle concerne des millions de Français, aux liens personnels et professionnels particulièrement denses avec ces deux régions.

L’Afrique, le Moyen-Orient et la France sont liés par des histoires longues, des mémoires partagées, des mouvements de population, de marchandises et de capitaux majeurs, et des interdépendances complexes à démêler, fondées sur des influences croisées et réciproques. Ces liens se sont noués au fil des siècles, avant comme après les colonisations.

France et Afrique, une relation à repenser

« La politique de toutes les puissances est dans leur géographie », écrivait Napoléon en 1804. Le continent africain constitue donc, par sa proximité géographique et comme les autres grandes régions du monde, une dimension centrale de la politique étrangère française. Dès l’Antiquité, la Méditerranée a réuni les deux rives en un espace d’échanges de marchandises, d’hommes et d’idées.

Des colonisations du XIXe au milieu du XXe siècle, faites de domination et d’exploitation, aux relations d’influence et aux interventions françaises de la seconde moitié du XXe siècle, désignées sous le nom de Françafrique, cette histoire demeure un objet de tensions et de recompositions incessantes. Il nous apparaît que ce passif sous-tend encore indirectement les débats relatifs à l’aide publique au développement, à la coopération en matière de sécurité, à la francophonie, au franc CFA et aux mouvements migratoires.

Cet héritage, marqué par des pages sombres mais aussi par des liens reconstruits, appelle un regard lucide et un devoir de mémoire. Les relations actuelles, mises à l’épreuve ces dernières années, s’appuient aussi sur les échanges économiques, la langue, la culture et les parcours individuels.

Cette mise à l’épreuve est particulièrement visible sur le plan militaire. Plusieurs États ont demandé le départ des forces françaises, au Mali, au Burkina Faso et au Niger, puis au Tchad et au Sénégal. Les bases de Côte d’Ivoire et du Gabon ont été rétrocédées ou transformées en camps partagés, et la présence militaire permanente héritée de l’après-indépendance a presque disparu. La coopération se poursuit, sous une forme plus ciblée et négociée avec chaque partenaire. Dans le même temps, la Russie, la Chine, la Turquie, les pays du Golfe, l’Inde, ainsi que plusieurs pays européens, comme l’Italie, l’Allemagne ou l’Espagne, proposent des partenariats sécuritaires, commerciaux ou financiers, ce qui élargit les options des États africains, qui s’en saisissent.

Le poids de l’Afrique subsaharienne dans les échanges de la France reste faible, moins de 2 % en 2023, mais les perspectives du continent sont considérables. Elles combinent une croissance parmi les plus rapides du monde, une population jeune et nombreuse, qui devrait représenter environ un quart de l’humanité en 2050, et une urbanisation rapide. À cela s’ajoutent une zone de libre-échange continentale lancée en 2021 et des ressources stratégiques dont la France dépend déjà. La RDC produit 68 % du cobalt mondial, l’Afrique du Sud 74 % du platine, et l’Afrique fournit environ 15 % de l’approvisionnement français en minerais stratégiques.

Si les liens avec l’Afrique francophone restent évidents, les enjeux évoqués concernent tout autant le reste du continent, du Nigeria au Kenya et à l’Afrique du Sud, comme en témoigne le sommet Africa Forward, organisé par la France et le Kenya à Nairobi en mai 2026. La francophonie reste un atout, puisque près des deux tiers des francophones vivent désormais en Afrique, ce qui déplace le centre de gravité de la langue française vers le sud. Le Maghreb relève à la fois de cette dynamique africaine et du monde arabe, et les liens humains et économiques qui l’unissent à la France en font un partenaire à part, aussi essentiel que complexe. Il revient à la France de définir la relation qu’elle entend bâtir avec l’ensemble du continent, de l’Afrique du Nord à l’Afrique subsaharienne, au-delà de son seul espace d’influence historique.

Moyen-Orient, un rôle à affirmer

Les relations entre la France et le Moyen-Orient s’inscrivent dans une histoire ancienne. Sans prétendre à l’exhaustivité, il convient d’évoquer les croisades ou encore la campagne d’Égypte menée par Bonaparte en 1798, qui a posé les bases de l’égyptologie moderne. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le démantèlement de l’Empire ottoman ouvre une nouvelle période d’influence française au Levant. La conférence de San Remo de 1920 consacre le partage d’une partie des territoires ottomans entre les puissances européennes, la France obtenant les mandats sur la Syrie et le Liban, tandis que le Royaume-Uni se voit attribuer ceux sur la Palestine et la Mésopotamie, futur Irak.

Dès la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, le général de Gaulle tient à mener une politique étrangère privilégiée avec les pays arabes. Sa « politique arabe » s’inscrit dans une volonté d’indépendance vis-à-vis des deux blocs de la guerre froide, déjà illustrée par le retrait du commandement intégré de l’OTAN en 1966, et marque une prise de distance avec certaines orientations israéliennes.

La conférence de presse du 27 novembre 1967 en donne la formulation doctrinale et souligne toute l’importance du Levant et du Proche-Orient pour le fondateur de la Ve République, qui déclare en ces termes :

« Une fois mis un terme à l’affaire algérienne, nous avions repris avec les peuples arabes d’Orient la même politique d’amitié, de coopération, qui avait été pendant des siècles celle de la France dans cette partie du monde, et dont la raison et le sentiment font qu’elle doit être, aujourd’hui, une des bases fondamentales de notre action extérieure. »

Général de Gaulle, conférence de presse du 27 novembre 1967

Depuis cette « politique arabe », la région s’est transformée en foyer de multiples crises, du terrorisme à la guerre civile libanaise, des guerres du Golfe et d’Irak aux Printemps arabes, sans oublier le conflit israélo-palestinien. La France y a cherché sa place avec des fortunes diverses. Son refus de la guerre d’Irak en 2003 lui a valu un réel crédit dans la région, tandis que ses efforts de médiation, notamment au Liban, ont rarement produit de résultats durables.

La guerre déclenchée contre l’Iran par les États-Unis et Israël en février 2026, qui continue de perturber fortement le trafic dans le détroit d’Ormuz sans règlement durable à ce jour, s’ajoute aux crises persistantes à Gaza et en Cisjordanie, aux tensions au Liban et au Yémen, ainsi qu’aux incertitudes de la transition syrienne depuis la chute de Bachar al-Assad. Ces bouleversements contribuent à une profonde recomposition des équilibres régionaux.

Les pays du Golfe sont au cœur de ce nouvel équilibre. Certains, comme le Qatar et Oman, jouent un rôle de médiateurs entre Washington et Téhéran. Pourtant, l’ensemble des États du Golfe, y compris ces deux médiateurs, ont été visés par des frappes iraniennes. Ces États sont aussi des puissances économiques en pleine transformation. Fournisseurs d’hydrocarbures, ils investissent désormais massivement dans l’intelligence artificielle et les technologies. La guerre leur a montré le risque de dépendre du seul détroit d’Ormuz et a ébranlé la confiance de plusieurs d’entre eux dans la garantie de sécurité américaine.

Ils développent de nouveaux ports, oléoducs et lignes ferroviaires pour réduire cette dépendance, et de nouvelles routes commerciales vers l’Europe se dessinent. Certains diversifient aussi leurs partenaires de sécurité, comme l’illustre le pacte de La Mecque, conclu en août 2026 entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie.

La France, qui entretient déjà des liens considérables en matière d’échanges, d’énergie et d’investissements avec les pays du Golfe, est également présente dans la région par sa diplomatie, ses ventes d’armement et son lien historique avec le Liban. Il lui revient de définir et d’affirmer le rôle qu’elle entend tenir face à ces recompositions, dans cet espace stratégique.

Six questions aux candidats

Ces évolutions, en Afrique comme au Moyen-Orient, ouvrent de nombreux champs de coopération et créent des défis partagés. Parmi les questions qu’elles soulèvent, six nous apparaissent prioritaires pour nourrir le débat présidentiel et éclairer les choix auxquels sera confronté le prochain chef de l’État.

L’Afrique devrait compter près de 2,5 milliards d’habitants en 2050, soit environ un quart de la population mondiale. Cette croissance accentuera les besoins en emplois, infrastructures, énergie et alimentation, tout en soulevant d’importants enjeux migratoires. Comment la France peut-elle adapter ses partenariats économiques et sa politique migratoire à cette transformation démographique ?

Face à une concurrence internationale croissante, la part de marché de la France en Afrique a été divisée par deux entre 2000 et 2017 selon Coface, et la France ne représentait plus que 3,2 % des importations de l’Afrique subsaharienne en 2023, au huitième rang de ses fournisseurs. Comment renouveler les partenariats commerciaux, industriels et financiers de la France avec le continent ?

Le Maroc et l’Algérie restent les deux premiers marchés africains de la France, avec respectivement 7,7 milliards et 4,2 milliards d’euros d’exportations en 2025. Mais tandis que les relations avec Rabat se renforcent, celles avec Alger traversent des crises diplomatiques récurrentes, particulièrement vives depuis 2024, malgré une amorce de rapprochement en 2026. La France peut-elle encore aspirer à des partenariats mutuellement bénéfiques et équilibrés avec tous les États du Maghreb, sans menacer indirectement sa relation avec l’un ou l’autre d’entre eux ?

Après les retraits du Sahel et la rétrocession des bases en Côte d’Ivoire et au Gabon, la présence militaire française en Afrique de l’Ouest et centrale s’est considérablement réduite. Quel rôle la France doit-elle désormais y jouer, sous quelles formes et à quelles conditions ?

Les équilibres régionaux sont bouleversés par la guerre contre l’Iran et par les crises de Gaza, du Liban, du Yémen et de la Syrie, et les repères hérités de la « politique arabe » sont à interroger. Dans ce contexte, quels principes doivent désormais guider la politique française au Proche et au Moyen-Orient ?

La guerre contre l’Iran continue de peser sur les prix de l’énergie. Après un pic de 126 dollars en avril, son plus haut niveau depuis 2022, le Brent se négocie fin octobre autour de 117 dollars le baril. En France, le gazole se situe autour de 2,35 € le litre, après un record historique de 2,39 € en septembre. Le Golfe, avec lequel la France a échangé près de 25 milliards d’euros en 2025, voit également certaines de ses certitudes sur la protection américaine ébranlées. Comment la France peut-elle préserver ses partenariats stratégiques dans la région tout en limitant son exposition aux crises qui la traversent ?

Menara est un think tank économique consacré à l’Afrique et au Moyen-Orient. Nous croisons les approches historiques, économiques, financières et géopolitiques pour proposer des analyses claires, fondées sur des sources vérifiables. À l’approche de 2027, notre objectif n’est pas de soutenir un parti politique ni de donner une consigne de vote, mais d’inviter les candidats à exposer leurs priorités pour ces régions et à les soumettre au débat public. Car l’avenir de la France se joue aussi en Afrique et au Moyen-Orient.

Adnane Belfatmi Cofondateur de Menara