Synthèse
Déchu le 8 décembre 2024, Bachar al-Assad laisse en héritage une Syrie meurtrie par plusieurs décennies de dictature et plus de dix années de guerre civile. Ce document propose un état des lieux complet de la situation syrienne depuis la fin du régime assadiste et interroge les perspectives de la reconstruction du pays. Si ce rapport se penche davantage sur les aspects économiques et financiers de la reconstruction, il s'attèle à ne pas réduire celle-ci à ces simples aspects. La reconstruction est un concept transversal qui s'incarne dans chacun des pans de la société, a fortiori dans le contexte syrien qui se démarque par l'ampleur des enjeux de reconstruction du pays, qu'ils soient de nature humanitaire, politique ou économique. La question économique est même subordonnée aux tendances politiques. Néanmoins, dans cet environnement post-conflit, sensible à une reprise de la violence, les évolutions économiques ont d'autant plus d'effet sur le processus de paix, sinon d'apaisement. L'économie doit servir la paix. Les différentes composantes de la population syrienne doivent voir les bénéfices de la fin du régime assadiste et de la guerre civile.
La première partie du rapport se concentre sur la structuration de la Syrie contemporaine sous le joug du clan Assad et du parti Baath. Indépendante en 1946, la Syrie aura été fermement contrôlée par la famille Assad et leurs proches pendant 54 ans. Une telle persistance n'est pas anodine et les années Assad ne pourront pas être balayées d'un revers de main. Si le pouvoir effectif de Bachar al-Assad et de ses proches est aujourd'hui bel et bien disparu, les effets de sa politique lui survivront.
La résistance des mécanismes hérités du régime assadiste dépend de la faculté des nouvelles autorités à mettre en place de nouvelles institutions solides et efficaces afin d'organiser la transition politique du pays. Si le nouveau gouvernement, dominé par les cadres de l'organisation djihadiste rebelle Hayat Tahrir al Sham (HTS) qui a renversé Bachar al-Assad, a affirmé à maintes reprises sa volonté de réconciliation nationale et de mise en place d'une transition démocratique, les premiers mois de son exercice du pouvoir révèlent des tendances bien différentes. La Syrie est dominée par un groupe restreint qui concentre tous les pouvoirs et qui se montre réticent à établir un véritable processus d'inclusion démocratique. De tels manques nourrissent les craintes de parties de la population, notamment les communautés ethnoconfessionnelles minoritaires (Druze, Alaouite, Kurdes), et renforcent ainsi la fragmentation du pays.
En déficit de légitimité et d'autorité sur le plan intérieur, les nouvelles autorités syriennes tentent de la construire par ses réussites sur le plan diplomatique. En seulement quelques mois, les nouveaux dirigeants syriens sont parvenus à tisser un réseau de soutiens régionaux solides, incarnés par la Turquie, l'Arabie Saoudite et le Qatar. Ces pays, évidemment motivés par des intérêts propres, sont en première ligne de la réhabilitation politique de la Syrie parmi la communauté internationale et de la reconstruction économique du pays. De plus, les nouvelles autorités, malgré les réticences dues à leur passé djihadiste, ont réussi à convaincre l'administration américaine et les pays membres de l'Union européenne à lever les principales sanctions qui pesaient sur l'économie syrienne depuis de nombreuses années.
Alors que la reconstruction de la Syrie se chiffre entre 250 et 923 milliards de dollars, la mobilisation de l'appui étranger est fondamentale. Affaiblie par quatorze années d'économie de guerre, la capacité de financement du pays est nulle. Au-delà des besoins massifs de financement, la Syrie repose également sur le soutien étranger pour ce qui concerne les capacités techniques et opérationnelles. La Syrie souffre d'un manque de main d'œuvre qualifiée, partie du pays à cause de la guerre civile, et de la faiblesse de son tissu économique et industriel, incapable de prendre en main la reconstruction.
Néanmoins, la délégation partielle de la reconstruction de la Syrie ne doit pas entraîner une omission des Syriens dans ce processus. Une reconstruction qui entraînerait un développement économique exclusif et restreint précipiterait la résurgence de l'instabilité et de la violence. Les financements nécessitent d'être fléchés dans la reconstruction d'un tissu industriel syrien autonome qui permettrait un développement durable pour l'ensemble de la population.
À cette exigence de relance économique s'ajoute, et surpasse même, une urgence humanitaire persistante. Des millions de Syriens demeurent déplacés, sans accès à une alimentation suffisante, à des soins de santé adéquats ou à un hébergement digne. Cette situation humanitaire oblige à une mobilisation immédiate de ressources.
Pourtant, l'articulation entre aide humanitaire et reconstruction économique soulève des tensions. L'aide d'urgence, souvent canalisée par des circuits internationaux, peut contourner les structures locales et ralentir la montée en puissance d'une économie nationale. De plus, l'orientation des flux financiers vers le court terme humanitaire peut se faire au détriment des investissements de long terme nécessaires au développement. Il importe donc de penser conjointement réponse humanitaire et stratégie économique, afin de ne pas sacrifier l'un à l'autre, mais de les rendre mutuellement compatibles.
Dans ce cadre, la nouvelle administration syrienne joue un rôle central. La mise en place d'un cadre macroéconomique stable est indispensable dans la reconstruction syrienne. Dans l'immédiat, il s'agit d'atténuer les tensions sociales, relancer l'emploi, freiner la hausse des prix, assurer la sécurité alimentaire et garantir un accès minimal aux services de base. La relance de l'investissement public, même exogène, doit s'inscrire dans une logique de développement territorial équilibré. Le risque est grand que la reconstruction se concentre dans les grandes villes ou les zones politiquement fidèles au pouvoir, aggravant les fractures régionales.
In fine, l'avenir économique de la Syrie repose moins sur l'appui extérieur que sur la capacité à rebâtir un contrat social. Une économie fonctionnelle exige une société pacifiée, un État réformé et des institutions au service de l'intérêt général. C'est dans cette direction que doivent converger les politiques de reconstruction.
D'après les travaux de différents chercheurs ou organisations internationales, depuis 1945, près de la moitié des pays ayant connu une guerre civile retombent dans un cycle de violence dans les cinq années suivant la fin initiale du conflit. Cette donnée rappelle la fragilité intrinsèque des processus de sortie de guerre, en particulier dans un pays comme la Syrie, où plus d'une décennie de guerre civile a laissé un tissu étatique déchiré, une économie exsangue et une société fragmentée. Le 20 mai, Marco Rubio, secrétaire d'État des États-Unis, alertant sur le retour potentiel d'une « guerre civile à grande échelle » justifia ainsi la décision américaine de lever les sanctions économiques pesant sur la Syrie.
La transition engagée depuis la chute de Bachar al-Assad doit affronter un double impératif souvent contradictoire. D'un côté, l'urgence humanitaire et la restauration rapide d'une autorité publique crédible sont essentielles pour prévenir un nouvel embrasement. De l'autre, la stabilisation durable suppose la mise en place d'institutions inclusives, la réconciliation nationale et un cadre économique capable de soutenir la reconstruction à moyen et long terme. Trouver l'équilibre entre ces deux horizons conditionne la réussite du processus syrien.
L'expérience montre qu'en sortie de conflit l'économie reste tributaire des avancées politiques. Concevoir un calendrier de relance crédible demeure ardu. Il n'en reste pas moins que des mécanismes humanitaires efficaces et un socle macroéconomique solide peuvent générer des effets vertueux, en consolidant la stabilité politique et en renforçant la confiance des citoyens comme des bailleurs.
La reconstruction économique syrienne exige d'aborder simultanément les questions de financement, les priorités de politiques publiques et les contraintes géopolitiques. Six mois après la chute du régime, le recul est encore limité, mais il permet de dresser un premier état des lieux. Malgré le discours officiel en faveur d'un gouvernement inclusif et démocratique, le pouvoir reste tenu par un cercle restreint, ce qui accentue l'incertitude sur la trajectoire de la transition.
Dans ce contexte, analyser les ressorts économiques de la reprise syrienne revient à examiner les marges de manœuvre d'un État post-conflit confronté à la fois à l'ampleur de la tâche, au poids des rivalités régionales et à la nécessité de (ré)inventer un modèle de développement viable.
Si cet article évoque inévitablement des enjeux centraux comme la réforme institutionnelle ou la justice transitionnelle, il se concentre d'abord sur les dimensions économiques de la reconstruction.
La Syrie contemporaine sous Bachar al-Assad
La place occupée par la Syrie dans les échanges de populations, de marchandises et de connaissances s'inscrit dans une dynamique historique de temps long. Situé au cœur du Croissant fertile, zone en arc-de-cercle considérée comme le berceau de l'urbanisation, de l'écriture et du commerce, le territoire syrien fut l'un des premiers espaces de sédentarisation humaine. Sans vouloir tomber dans un déterminisme historique qui conférerait à la Syrie une place éternelle dans les flux de populations et de marchandises, il demeure que l'histoire syrienne, couplée à sa position géographique incontestablement stratégique expliquent en partie l'énergie déployée par les principales puissances régionales et internationales pour nouer des liens diplomatiques et économiques avec le nouveau gouvernement syrien.
La fin du régime de Bachar al-Assad conclut le long moment baathiste au Proche-Orient, débuté en 1963 par deux coups d'État successifs en Irak puis en Syrie. Indépendante depuis 1946 et la fin du mandat français, la Syrie aura donc connu plus de soixante années consécutives sous la domination du parti Baath.
Plus déterminant encore, le clan al-Assad aura dominé la Syrie pendant cinquante-quatre années : le père Hafez de 1970 à 2000 puis le fils Bachar de 2000 à 2024. Le fonctionnement de la Syrie contemporaine a été façonné par les Assad et leurs proches. Il convient donc, avant de plonger dans le chemin de la reconstruction syrienne, de revenir sur le système politique et économique mis en place par le clan assadiste, et d'expliquer les causes de la chute du dictateur Bachar al-Assad.
De Hafez à Bachar : approfondissement économique et politique
Bachar al-Assad, deuxième fils de Hafez, succède à son père en 2000 à la suite du décès de ce dernier. Sous Hafez al-Assad, la Syrie s'est construite autour d'un parti unique, d'un État fort et d'une économie planifiée.
En 1970, Hafez al-Assad parachève le coup d'État de 1963 mené par le parti Baath, duquel il devient simultanément président de la République, secrétaire général du parti et commandant suprême des forces armées. La Constitution de 1973 consacre son pouvoir personnel et celui du Baath, tandis que les organes de sécurité se voient confier un rôle prépondérant dans le contrôle politique.
Sur le plan économique, le régime applique l'idéologie socialiste baathiste. La Constitution de 1973 impose une économie « organisée concordamment » avec le socialisme ; la propriété publique (grandes industries, banques, services) prime sur la propriété privée, soumise à « l'intérêt général » et souvent expropriée sans indemnité significative. Les nationalisations massives des années 1960-70 et la distribution des actifs d'État aux proches du pouvoir forment le socle d'un clientélisme qui sera l'un des socles du fonctionnement politique et économique de la Syrie jusqu'à la chute de Bachar al-Assad. Les secteurs stratégiques, notamment les hydrocarbures, sont confiés à la famille et aux soutiens du régime, tandis que les revenus de redistribution consolident la loyauté d'une partie de la population.
Le fonctionnement politique et social de la Syrie repose alors sur plusieurs contrats : les élites soutiennent le parti en échange de pouvoir et d'argent ; le parti se mue en protecteur de la population via de larges systèmes de redistribution ; le parti contrôle la société via ses organes de sécurité et réprime dans le sang toute tentative de révolte (massacre d'Hama en 1982).
Si l'on assiste à une libéralisation de l'économie à partir des années 1990, en partie forcée par la chute de l'URSS qui maintenait à flot la Syrie, les résultats sont peu probants. Le secteur privé reste embryonnaire, l'appareil productif peu diversifié, et l'État demeure structurellement dépendant des hydrocarbures pour financer les services publics et maintenir son pouvoir.
Bachar al-Assad, initialement destiné à mener une vie d'ophtalmologue à Londres, devient le favori à la succession après la mort de son aîné Bassel en 1994, et remplace effectivement son père après son décès en 2000.
Aspirant à une libéralisation des institutions et de l'économie, le peuple syrien croit en la vision réformatrice initiale de Bachar al-Assad. Le discours d'investiture de Bachar al-Assad suscite d'immenses espoirs. Il promet des réformes économiques et sociales, la fin de l'état d'urgence en vigueur depuis 1963 et la libération des prisonniers politiques. Les défis sont pourtant nombreux.
S'il souhaite libéraliser l'économie, il doit refonder l'ensemble du fonctionnement institutionnel et administratif du pays, sortir des logiques clientélistes au risque de perdre la loyauté de certains proches du régime, surmonter les oppositions des responsables politiques et militaires au pouvoir depuis des décennies et qui profitent allègrement du contrôle de l'économie par le parti.
S'inspirant du modèle de développement ouest-allemand, le nouveau maître de Damas promeut une « économie sociale de marché » à la syrienne. Théoriquement, l'idée d'une telle organisation de l'économie était de permettre l'émergence de l'économie de marché tout en maintenant le rôle protecteur de l'État, garant de la justice sociale et pourvoyeur de services publics, permettant de garantir la pérennité de la place occupée par le parti.
Concrètement, la relative ouverture économique imaginée par le nouveau pouvoir syrien poursuivait deux objectifs :
Le premier était d'attirer les investissements étrangers. En raison du délitement de la puissance soviétique et du démantèlement de son empire, et alors que la puissance chinoise n'avait pas encore pleinement émergé, rares étaient les acteurs étrangers non-occidentaux qui disposaient d'une réelle capacité d'investissement. Les investisseurs recherchés par le régime syrien étaient donc des Occidentaux susceptibles d'être attirés par les promesses de modernisation et de libéralisation, et les pétromonarchies du Golfe.
Le second objectif poursuivi était d'encourager les principales fortunes syriennes, toutes s'étant construites pendant les années de règne du père de Bachar, à investir dans les circuits économiques syriens. Alors que les principaux bénéficiaires des mécanismes clientélistes mises en place par Baath étaient habitués à placer leur argent à l'étranger (Liban, Suisse, France, pétromonarchies du Golfe), ils étaient dorénavant vivement incités à investir leur argent dans l'économie syrienne.
Ainsi émergea une nouvelle classe d'hommes d'affaires qui devinrent le visage du capitalisme de connivence syrien. Le symbole de cette génération est Rami Makhlouf, cousin de Bachar. Sa proximité avec le Président lui permit de contrôler et d'investir massivement dans le secteur des télécommunications avant d'étendre son empire à l'ensemble des composantes de l'économie syrienne.
Afin d'attirer les investissements étrangers et locaux, le gouvernement lança plusieurs grands projets d'infrastructures. Le plus notable est la construction des trois villes industrielles d'Adra, Cheikh Najjar et Hessia, financées avec l'aide de la Banque européenne d'investissement, du Fonds arabe pour le développement économique et social et la Banque islamique de développement.
En parallèle, le pays entreprit de s'insérer davantage dans les circuits économiques régionaux et rejoignit ainsi le GAFTA en 2005 (Greater Arab Free Trade Area), une zone de libre-échange composée de nombreux pays de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord.
La politique économique du nouveau leader syrien a eu un certain succès, du moins sur le papier. Les promesses de libéralisation et les facilitations d'installation accordées permirent d'augmenter considérablement les investissements étrangers. Les investissements des pays du Golfe, qui représentaient 111 millions USD en 2001, augmentèrent jusqu'à 1,6 Mds USD en 2006. Plus largement, en 2006, les accords d'investissements atteignirent 9,2 Mds USD, soit 26 % du PIB syrien et étaient relativement diversifiés avec 20 % dans les transports, près de 75 % dans le secteur industriel (ciment, acier, agroalimentaire, textile, pharmaceutique) et le reste dans le tourisme. Ce dernier vit notamment les investissements être multipliés par 25 entre 2004 et 2006.
Ainsi, les années 2000 sont marquées par une nette amélioration des performances économiques syriennes, avec un PIB qui triple entre 2000 et 2010, passant de 19,8 à 60 Mds USD.
Pourtant, cette croissance reste en grande partie illusoire. Elle repose principalement sur la hausse des cours des hydrocarbures et l'expansion de secteurs protégés au bénéfice d'un cercle restreint lié au pouvoir. Elle ne s'accompagne ni d'un renforcement des capacités productives, ni d'une amélioration significative de l'emploi ou des conditions de vie pour la majorité. Le tissu industriel reste peu compétitif, la croissance peu inclusive, et les inégalités territoriales comme sociales s'accentuent, nourrissant un sentiment d'exclusion qui contribuera à expliquer l'éclatement des révoltes de 2011.
La transformation en économie de guerre à partir de 2011
En mars 2011, le vaste mouvement contestataire des Printemps arabes débuté en décembre 2010 en Tunisie s'exporte jusqu'en Syrie. Les manifestants revendiquent l'instauration de libertés politiques fondamentales et la fin de la corruption systémique. La répression brutale décidée par le régime dès les premiers jours radicalise le mouvement et à mesure que les manifestations gagnent l'ensemble du territoire, la montée aux extrêmes nourrie par la militarisation progressive de l'opposition et l'intensification de la répression du régime marquent le basculement vers une guerre civile.
L'éclatement de la guerre civile et sa pérennisation donne lieu à l'émergence d'un modèle économique tourné vers la préservation du pouvoir détenu par al-Assad et ses proches et la lutte contre les groupes rebelles. Le modèle d'économie de guerre syrien pousse alors à l'extrême certains des principes qui régissaient le fonctionnement du modèle assadiste, notamment la mainmise des proches du régime sur l'économie.
La conséquence immédiate du Printemps arabe syrien et de la répression menée par le régime de Bachar al-Assad est l'imposition de sanctions économiques par les États-Unis et les pays du Golfe. La Syrie, isolée diplomatiquement, se tourne alors vers l'Iran et la Russie qui deviennent les principaux protecteurs du régime autoritaire de Bachar. Les deux pays offrent assistance militaire, soutien financier (surtout l'Iran) et soutien énergétique.
À partir de 2011, la Syrie devient la principale plaque tournante de captagon, dans le monde. La production et le commerce de cette drogue amphétamine est encouragée et organisée par le pouvoir syrien et poursuit plusieurs objectifs. Économiquement, alors que la guerre provoque la chute de l'économie syrienne, le trafic permet directement de financer l'effort de guerre du régime de Damas. L'industrie du captagon réunit le gouvernement, l'Armée, les organes de sécurité, des milices pro-Assad et même des organisations étrangères comme le Hezbollah et les Gardiens de la Révolution iraniens. Elle est très lucrative et permet ainsi dans le même temps d'assurer la loyauté de ces différentes organisations. De plus, le régime utilise le captagon afin de mettre la pression sur les pétromonarchies du Golfe (surtout l'Arabie Saoudite), durement touchées par les effets néfastes du trafic de drogue.
La désintégration du contrôle étatique permet à une myriade de milices, de réseaux criminels et de puissances étrangères d'exploiter illégalement les ressources naturelles : puits et champs pétroliers du nord-est, carrières de phosphates autour de Homs. Le brut est raffiné clandestinement et exporté vers la Turquie ou l'Irak, le phosphate s'écoule via la Jordanie, et la contrebande de bois alimente le marché local et international. Ces trafics, estimés à plus d'un milliard de dollars par an, sont partagés entre parrains militaires et intermédiaires locaux et participent directement à la prise de pouvoir de l'économie par un petit nombre d'individus.
L'économie de guerre syrienne conduit à l'effondrement des comptes publics. L'incapacité du gouvernement à lever l'impôt ou à emprunter sur les marchés internationaux conduit la Central Bank of Syria (CBoS) à financer le déficit en imprimant de la monnaie afin d'acheter des bons du Trésor, faisant ainsi exploser la base monétaire et provoquant dès lors la chute de la livre syrienne, la pérennisation d'une inflation galopante et le délitement des salaires des fonctionnaires et de l'épargne des ménages.
Les sanctions économiques et l'exclusion de la Syrie des circuits financiers internationaux encouragent un vaste mouvement de développement de l'économie informelle. Des réseaux de sociétés-écrans sont organisées dans des places offshore afin de garantir l'importation de produits tels que des médicaments ou des équipements de base.
De plus, privée d'institutions sociales fonctionnelles, la population recourt à des entrepreneurs informels pour l'eau potable, l'électricité et les soins médicaux. Des camions-citernes vendent l'eau à prix d'or, des générateurs privés alimentent quartiers et hôpitaux, tandis que des cliniques payantes prennent en charge les soins d'urgence. Le recul du pouvoir central favorise l'émergence de systèmes économiques locaux gérés par d'anciens officiers ou des affiliés des services de renseignements, substituant à l'État un réseau de prestataires dont les profits dopent le clientélisme et la corruption.
Ainsi, le résultat de ces mécanismes est une économie de guerre à la syrienne, fondée sur la rente et la prédation, où une petite élite tire profit du chaos de la guerre et s'approprie la majorité des ressources issues de la création monétaire, des trafics et des soutiens étrangers, tandis que la population souffre d'inflation, d'insécurité et de pauvreté. Cette configuration éclate l'économie en réseaux concurrents et clientélistes, et renforce les inégalités.
La Syrie à l'agonie
La continuité de la guerre civile sur plus d'une décennie a extrapolé les mécanismes décrits ci-dessus à un niveau extrême, affectant terriblement l'état du pays, tant sur les plans économique qu'humain.
Agonie humaine
La décennie de conflit a eu des effets dramatiques sur la population syrienne. 618 000 Syriens et Syriennes furent tués pendant la guerre, et 113 000 sont toujours portés disparus. Au-delà des décès, les affrontements ont affecté durablement la condition physique de millions de Syriens. Plus de 6 millions de Syriens, une grande partie étant des enfants, présentent aujourd'hui des handicaps physiques.
Les séquelles physiques ne sont pas exclusives. On peine à imaginer les dégâts psychologiques de la perte de centaines de milliers d'individus et ses conséquences sur la future organisation du pays. De plus, le trou démographique provoqué par la guerre aura des conséquences sur l'ensemble de l'organisation du pays pour les décennies à venir.
Son IDH est revenu au même niveau qu'en 1975 après trente-cinq ans de progrès constant. Alors qu'en 2010, le pays se classait à la 115e place de l'Indice de Développement Humain (IDH), calculé par le Programme de Développement des Nations Unies (PNUD), il se classe aujourd'hui à la 157e place. La Syrie est revenue cinquante ans en arrière.
Le taux de pauvreté a explosé, passant de 33 % de la population syrienne, soit 7 millions d'individus, à 90 % de la population, soit près de 21 millions d'individus. Surtout, le conflit a touché directement les populations déjà plus précaires, contribuant ainsi à creuser les inégalités socioéconomiques. En atteste l'augmentation substantielle du coefficient de Gini, passant de 0,33 en 2010 à 0,41 en 2024. Près de 90 % des Syriens sont touchés par l'insécurité alimentaire.
Le conflit a provoqué des déplacements de population très importants : 6 millions de réfugiés et 7,2 millions de déplacés internes. La majorité des réfugiés Syriens résident dans des pays limitrophes, notamment en Turquie qui a absorbé près de 3 millions de réfugiés syriens.
Agonie économique
Une étude de la Commission économique et sociale des Nations Unies pour l'Asie occidentale, réalisée en 2020, chiffre le coût économique de la guerre à 442 Mds USD. 25 % de ce chiffre est attribué à la destruction des infrastructures et les 75 % restants sont attribués aux pertes économiques brutes. Le PIB syrien actuel, estimé à 23 Mds USD est égal à près du tiers de sa valeur de 2010. En conséquence, le PIB/hab a chuté, passant de près de 3 000 USD en 2010 à 850 USD en 2024.
Le chômage, qui touchait 8 % de la population active en 2010, touche actuellement 24 % de celle-ci. Ce chiffre est d'ailleurs très probablement sous-évalué, les mouvements massifs de population compliquant la collecte de données précises. De plus, les femmes, dont le taux d'activité atteint difficilement 26 %, ne sont généralement pas comptabilisées dans la population active, contribuant d'autant plus à sous-estimer les statistiques officielles du chômage.
La réalité du marché syrien est maintenant caractérisée par une prépondérance de l'économie informelle, par nature difficile à calculer.
La guerre a également provoqué une hyperinflation soutenue, en moyenne de 50 % depuis le début du conflit. En conséquence, l'indice des prix à la consommation (IPC), mesure statistique servant à estimer le prix moyen des biens et services de base consommés par les ménages, a été multiplié par 200 en 14 ans, dévastant le pouvoir d'achat de la population syrienne, surtout les portions les plus pauvres. 90 % de la population syrienne est confrontée à l'insécurité alimentaire.
La capacité exportatrice du pays a été grandement affectée par le conflit et par les sanctions internationales qui l'ont isolé des marchés internationaux. Les exportations, qui représentaient 12,2 milliards USD en 2010, sont tombées à 0,88 milliard USD en 2022, soit 7 % de leur niveau pré-conflit, tandis que le déficit commercial, alimenté pour moitié par les importations de carburant et de biens de première nécessité, reste structurel.
Le régime de sanctions, la destruction de capacités productives, la crise bancaire libanaise, la pandémie de Covid-19, la guerre Russie-Ukraine, le séisme de 2023 et les conflits régionaux ont provoqué une dépréciation vertigineuse de la livre syrienne, qui a perdu 99,7 % de sa valeur depuis 2010 malgré des contrôles de change, des restrictions à l'import et des obligations de rapatriement des devises. Les interventions monétaires répétées ont renforcé l'émergence d'un circuit parallèle de devises et fragilisé davantage la capacité des banques à jouer leur rôle de financement de l'économie. L'effondrement des réserves de change, tombées à quelques semaines d'importations, et l'accumulation de dettes extérieures auprès de la Russie et de l'Iran ont contraint la Banque centrale à recourir au financement direct du déficit budgétaire, alimentant encore l'inflation.
Enfin, rien qu'en 2022, les transferts de la diaspora ont représenté environ 3 Mds USD, un palliatif faible face à la chute des recettes pétrolières et fiscales qui ont fait chuter le budget de l'État de 15 milliards USD en 2010 à 2,5 milliards en 2022, comprimant les dépenses courantes de 9,8 à 2,2 milliards et ne laissant que 0,3 milliard pour l'investissement public.
Le nouveau régime ne dispose donc d'aucune marge de manœuvre budgétaire autonome.
Agonie infrastructurelle
Le conflit a littéralement détruit le pays, dévastant une part considérable des infrastructures utiles non seulement à l'activité économique mais également au soutien quotidien de la population. Plus de 50 % des installations dédiées à l'éducation et à la santé ne sont plus fonctionnelles, tandis que ce qui en reste est confronté à des besoins de financement importants et à des coupures de courant fréquentes.
L'accès aux services essentiels a ainsi chuté, dégradant d'autant plus les conditions de vie de la population. Alors qu'en 2010, seulement 1 million de Syriens avait du mal à accéder aux services essentiels, ce sont aujourd'hui 16,7 millions de Syriens qui se retrouvent dans cette situation. Plus de 50 % des installations de traitement des eaux et des systèmes de canalisation sont délabrés et incapables de fonctionner.
Plus de 14 millions de Syriens souffrent aujourd'hui d'un accès restreint à l'eau potable.
La capacité de production énergétique de la Syrie a également été durement affectée par le conflit, subissant une perte de 80 % de son niveau d'avant-guerre. Une telle dégradation de la production d'électricité a eu des conséquences néfastes sur le fonctionnement des entreprises, des hôpitaux, des écoles et plus généralement sur la vie quotidienne de l'ensemble de la population syrienne.
Le conflit a entraîné la destruction des habitations de millions de Syriens. 4,4 % des habitations, soit 325 000, ont été complétement détruites, et 16 % ont été endommagées. Au total, près du tiers des familles, soit 4,5 millions, ont été touchées par la destruction totale ou partielle de leur logement. Selon le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires, 5,7 millions de Syriens nécessitent une aide au logement, ce chiffre n'incluant pas les millions de réfugiés pour lesquels la question du logement est centrale dans leurs aspirations de retour.
Cette accumulation de chiffres traduit la réalité du pays et met en lumière l'ampleur du défi de la reconstruction. La Syrie est un pays dont la reconstruction devra se faire sur des cendres par une population meurtrie, pauvre et souffrant d'une grande difficulté à assouvir ses besoins vitaux : se loger, se nourrir, boire.
Les enjeux de la transition politique
Si la Syrie connaît une croissance similaire à celle observée entre 2018 et 2024, soit environ 1,3 % par an, son PIB ne retrouvera son niveau de 2010 qu'en 2080. Pour accélérer cette dynamique, les défis sont nombreux et structurels : reconstruction, réformes institutionnelles, levée des sanctions, revitalisation des relations entre le pays et les bailleurs multilatéraux et partenariats avec ses voisins régionaux. Néanmoins, avant tous ceux-ci, le plus fondamental, qui permet d'espérer une réponse efficace aux défis précités est celui de l'affirmation et la légitimation de l'État.
Affirmation et légitimation du gouvernement de transition
Alors que la chute de Bachar al-Assad marque la fin d'un règne continu de 54 ans de la dynastie al-Assad, marquée par la répression et une guerre civile meurtrière entre 2011 et 2024, la première condition sine qua non à la reconstruction et la reprise économique est que l'État parvienne à s'affirmer en dépit des oppositions internes et externes et à devenir légitime aux yeux de la population et de la communauté internationale.
La question politique est indissociable du profil des nouvelles autorités et surtout de celle du nouveau Président de la République arabe syrienne, Ahmed al-Sharaa. Leader de l'organisation Hayat Tahrir al-Sham (HTS) qui renversa Bachar al-Assad le 8 décembre 2024, il est le nouvel homme fort de la Syrie. Issu d'une famille sunnite des plateaux du Golan au sud-ouest de la Syrie, il naît à Riyad en Arabie Saoudite puis grandit à Damas. Il intègre successivement les rangs d'Al-Qaïda en Irak (AQI) dès 2003 au moment de l'invasion américaine puis de l'État Islamique en 2009 à la suite de sa libération (il avait été arrêté en 2005 puis emprisonné par les forces américaines).
Il fonde l'organisation djihadiste Front Al-Nosra en 2012, en pleine guerre civile syrienne. Sous sa gouvernance, l'organisation djihadiste commet des crimes de guerre visant notamment les minorités syriennes : Alaouites, Chiites, Druzes et Chrétiens. Après avoir officiellement refusé le rattachement de son organisation à l'État Islamique en 2013, son organisation se scinde d'Al-Qaïda en 2016 et Mohammed al-Jolani, le nom de guerre d'al-Sharaa, décide de former une nouvelle entité, Jabhat Fatel al-Sham (JFS). Un an plus tard, en 2017, al-Jolani annonce la dissolution de JFS et la création d'une nouvelle entité, Hayat Tahrir al-Sham, émanation de l'alliance de plusieurs groupes rebelles syriens islamistes. HTS entre peu après en conflit ouvert avec l'État Islamique et Al-Qaïda et parvient à prendre le contrôle d'une part importante du Gouvernorat d'Idlib, situé au Nord-ouest du pays. Puis, depuis Idlib, il lance fin novembre 2024 une offensive contre l'armée syrienne pro-Assad qui mène à la chute de Bachar al-Assad le 8 décembre.
Ahmed al-Sharaa défend aujourd'hui, du moins lors de ses prises de paroles officielles, une Syrie unie, apaisée, qui dépasse les tensions communautaires. Son parcours complexe, jalonné de crimes de guerre envers des minorités, commencé par la lutte djihadiste contre l'hyperpuissance américaine en 2003, jusqu'à sa rencontre au parfum de victoire le 14 mai 2025 avec le président des États-Unis Donald Trump, illustre les difficultés de construction d'un État syrien stable, pris en étau par les considérations religieuses et ethniques, et les influences étrangères.
Dans un processus de transition d'une économie ruinée par la guerre et la destruction vers une économie tournée vers la reconstruction et la relance économique, le rôle joué par l'État est absolument central. Avant de prendre part directement à la reconstruction et à la reprise économique, l'État doit créer un cadre institutionnel, juridique et sécuritaire qui permet en même temps de soutenir la pacification du pays et de favoriser un relatif retour de l'activité économique, d'abord tourné vers l'assouvissement des besoins immédiats de la population.
L'État doit s'atteler à structurer l'organisation des administrations publiques, à favoriser la mise en place de mécanismes de représentativité et d'inclusion au sein des institutions, et à reconfigurer les missions de l'État, notamment celle de lever l'impôt.
Pour être pleinement fonctionnel, l'État doit aussi assurer trois attributs essentiels et liés : l'autorité, la légitimité et l'efficacité. L'autorité garantit la sécurité sur l'ensemble du territoire, condition indispensable pour protéger les citoyens et permettre la reconstruction. La légitimité repose sur la capacité de l'État à représenter et inclure les différentes composantes de la société, tout en fournissant des services répondant aux besoins locaux. Enfin, l'efficacité traduit la capacité administrative à mettre en œuvre les politiques, reconstruire les infrastructures, mobiliser les ressources et offrir des services publics essentiels, sans quoi la stabilité et le développement restent fragiles.
À cet égard, le nouveau régime syrien a entrepris des initiatives visant à se rapprocher du tryptique autorité-légitimité-efficacité, même si elles restent limitées. Une fois au pouvoir, Ahmed al-Sharaa a proclamé la suspension de la Constitution du régime assadiste, la dissolution des services de sécurité, de l'armée, du parti Baas et du Parlement, et la mise en place d'un comité de dialogue national qui déboucha sur la tenue de la Conférence Nationale de Dialogue le 25 février 2025. Cet événement a réuni une myriade d'hommes et de femmes issus du monde politique, religieux ou associatif. Certains soutiens du régime de Bachar al-Assad étaient présents, témoignant de la volonté du nouveau gouvernement de converger vers l'unité de la nation. Si les participants ont pu travailler sur des sujets tels que la justice transitionnelle ou l'avenir des institutions, aucune décision ne fut prise. Mi-mars, al-Sharaa a signé une « déclaration constitutionnelle » qui établit le cadre de la transition syrienne jusqu'à la rédaction de la constitution et l'organisation d'élections dans cinq ans. D'ici là, la Syrie est administrée par un régime présidentiel fort.
Au début du mois d'avril, al-Sharaa a dévoilé la composition de son gouvernement, composé notamment d'un Alaouite (Yarub Badr, ministre des Transports), d'un Druze (Amgad Badr, ministère de l'Agriculture) et d'une femme chrétienne (Hind Kabawat, ministre du Travail). Si ces nominations témoignent d'une certaine volonté d'ouverture, il faut souligner que la gouvernance actuelle de la Syrie se caractérise par une très forte centralisation et verticalité.
En d'autres termes, al-Sharaa et un groupe très restreint gouvernent. Les efforts de transformation du gouvernement de transition sont pour l'instant insuffisants. Malgré les discours répétés d'al-Sharaa sur la nécessité d'union nationale, la concentration de son pouvoir révèle un manque vital d'inclusivité qui alimente la fracture de la Syrie et donc l'instabilité permanente.
Les nouvelles autorités face aux facteurs internes d'instabilité
Le nouveau régime de Damas se heurte à d'importantes difficultés pour engager des réformes institutionnelles d'ampleur, en raison de l'instabilité persistante sur le territoire national et de l'action de plusieurs acteurs dont les positions, parfois hostiles, compliquent la stabilisation politique du pays.
La question des minorités
La question de la relation entre le nouveau pouvoir syrien avec les différents groupes ethniques et religieux qui composent la Syrie cristallise une part importante des enjeux de la transition politique syrienne. L'attitude du gouvernement face à ces minorités ethnoconfessionnelles révèle les limites du discours d'unité des autorités.
Alors que ce dernier cherche à affirmer son autorité en promouvant une rhétorique d'unité nationale et d'inclusion – il est à cet égard obligé d'apporter des garanties de respect des minorités pour construire des relations cordiales avec les institutions multilatérales et les puissances occidentales – il doit dans le même temps composer avec des revendications autonomistes fortes et une méfiance, légitime au vu de son passé et des premiers mois de son gouvernement, des minorités syriennes.
La question kurde. Le sujet du degré d'autonomie de la communauté kurde est l'un des principaux défis rencontrés par le gouvernement de transition dans sa quête supposée d'union nationale. Les Kurdes de Syrie, qui représentent environ 10 % de la population, ont profité du chaos de la guerre civile pour établir en 2013 une administration autonome dans le nord-est du pays, appelée le Rojava.
Cette région est contrôlée par les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par le Parti de l'Union démocratique (PYD), une organisation kurde proche du PKK, groupe considéré comme terroriste par la Turquie. Cette autonomie de fait remet en cause l'autorité du gouvernement syrien qui revendique l'unité et la souveraineté sur tout le territoire.
Les Kurdes revendiquent une reconnaissance politique, notamment une autonomie régionale ou un statut fédéral, ce que Damas refuse fermement, craignant que cela ne fragilise davantage l'intégrité de l'État syrien.
Parallèlement, la Turquie cherche à empêcher l'installation d'une zone autonome kurde proche de sa frontière. La politique turque complique la situation pour Damas, qui doit à la fois faire face à la présence turque sur son sol et gérer un mouvement kurde armé et autonome. Malgré un accord récent entre Damas et les FDS visant à intégrer ces forces dans l'armée syrienne et à rétablir l'autorité de l'État, la pression turque et les divisions internes kurdes rendent cette intégration fragile.
Le pouvoir syrien, fragile, ne peut pas céder aux aspirations autonomistes kurdes. Ankara ne l'accepterait pas et une telle liberté accordée pourrait encourager d'autres groupes séparatistes à s'engouffrer dans la brèche. Cependant, le pouvoir syrien n'a pas les moyens d'assouvir son autorité sur le territoire dominé par les Kurdes. L'initiative d'unification des différents mouvements kurdes entamée fin avril 2025, avec l'aval de la Turquie et des États-Unis, dont le but est de porter d'une voix commune les aspirations kurdes au gouvernement syrien dans le cadre de la transition nationale, constitue une avancée majeure.
La question druze. La communauté druze représente environ 3 % de la population syrienne et se situe principalement dans la province de Sweida, proche de la frontière israélienne. Cette communauté religieuse, dont le socle théologique repose sur une doctrine ésotérique issue de l'ismaélisme (courant chiite), entretient des rapports distants avec le pouvoir central syrien depuis la fondation de la Syrie contemporaine.
Actuellement, le pouvoir central n'a aucune autorité sur le pays druze dont la gouvernance est assurée par différents groupes, pour la plupart organisés en milices. La situation est alarmante. La région, en pleine crise économique, est frappée par une anarchie croissante en raison de la fragmentation de la communauté druze, du rôle d'Israël qui n'hésite pas à armer différentes factions druzes pour déstabiliser le pouvoir central et de l'absence d'autorité de celui-ci. Le mois de juillet 2025 a été marqué par des affrontements entre des milices druzes, appuyées par Israël et des forces de sécurité de Damas, celles-ci s'étant rendues coupables de représailles contre de nombreux civils druzes.
L'État n'a pas les moyens d'affirmer son autorité sur la zone. Une tentative de désarmement des factions druzes pourrait entraîner l'installation pérenne d'un foyer de violences et aurait des conséquences sur le comportement adopté par les autres minorités qui se sentiraient d'autant plus menacées.
La question alaouite. Après la chute de Bachar al-Assad, la question alaouite devient l'un des principaux enjeux de la transition politique et sécuritaire de la Syrie post-régime. Représentant environ 10 à 12 % de la population syrienne, les Alaouites ont été historiquement marginalisés et méprisés jusqu'à leur ascension au pouvoir via le parti Baas, puis leur verrouillage de l'appareil d'État sous Hafez al-Assad.
À partir de 2011, leur sort se confond de plus en plus avec celui du régime, une confusion renforcée par leur surreprésentation dans les services de sécurité, l'armée régulière et les milices paramilitaires pro-régime, dont la brutalité contre les populations sunnites a cristallisé un fort ressentiment.
Dès lors, la chute du régime est perçue, dans plusieurs régions, comme l'occasion d'une revanche, sinon d'une épuration. En mars 2025, plusieurs massacres de civils alaouites sont recensés dans des villages proches de la côte méditerranéenne, perpétrés par des groupes armés locaux, souvent issus de zones sunnites voisines, dans un contexte d'effondrement du contrôle étatique. Si le gouvernement syrien a officiellement condamné ces massacres et ordonné une enquête, une investigation menée par Reuters révèle l'existence de chaînes de commandement entre Damas et certaines factions armées responsables des massacres. Aucun individu n'a pour l'instant été inculpé pour les massacres de mars.
La question alaouite pose trois défis majeurs : l'affirmation d'un pouvoir central ou d'une force de stabilisation crédible afin de prémunir des initiatives locales violentes ; la réintégration d'une communauté perçue par une majorité comme liée au régime répressif précédent ; la construction d'une Syrie fondée sur une citoyenneté commune ressentie comme le socle d'une unité nationale.
Dans ce contexte, la question communautaire ne peut être réduite à une simple redistribution du pouvoir. Elle engage des enjeux de réconciliation, de justice transitionnelle, de désarmement et de garanties institutionnelles fortes pour éviter une spirale de conflit communautaire. À défaut, la chute d'Assad pourrait ne marquer ni la fin du conflit, ni le début d'un nouvel ordre stable, mais l'entrée dans une guerre de fragmentation confessionnelle.
Acteurs hostiles
Au-delà de la question communautaire, le gouvernement de transition fait aujourd'hui face à des éléments qui empêchent son contrôle sur des parties du territoire syrien. En d'autres termes, la Syrie n'est pas souveraine.
Si le califat proclamé par l'État islamique n'existe plus depuis 2019, la menace djihadiste demeure en Syrie. Quelques milliers de combattants issus des différents mouvements djihadistes continuent d'opérer sur le territoire syrien, et quelques milliers d'autres sont toujours détenus, principalement dans les geôles syriennes, kurdes et turques.
La faiblesse actuelle du gouvernement syrien, couplée au passé djihadiste d'Ahmed al-Sharaa, est un terreau fertile au réveil et au développement d'organisations djihadistes. Selon les estimations de l'ONU datant de 2021, environ 10 000 combattants sont encore dans la nature en Irak et en Syrie. Les groupes islamistes prospèrent d'autant plus que le gouvernement est faible, et on l'a vu, le pouvoir syrien peine à assurer son autorité sur l'ensemble du territoire. Le 18 mai, pour la première fois depuis la chute de Bachar al-Assad, l'État islamique a réussi à porter atteinte directement au nouvel État syrien en tuant 4 policiers par un attentat à la voiture piégée. 3 jours avant, l'État islamique accusait al-Sharaa de trahison et d'apostasie, légitimant ainsi toute action violente à son égard.
De plus, les tensions communautaires peuvent également catalyser la résurgence de mouvements djihadistes structurés. La masse « dormante » que représentent les combattants actuellement emprisonnées dans des centres de détention de la région constitue également un risque majeur. On dénombre entre 10 et 12 000 combattants emprisonnés dans les prisons kurdes, celles-ci faisant l'objet d'attaques régulières de groupes djihadistes, laissant craindre une potentielle évasion de nombreux combattants.
La politique menée par Israël constitue un autre facteur aggravant la faiblesse du régime de transition. Dès la chute de Bachar al-Assad, Israël en a profité pour réduire à néant ce qui pouvait rester des dernières infrastructures militaires syriennes et annexer la zone tampon démilitarisée du plateau du Golan syrien.
Le gouvernement de Netanyahou craint l'installation durable d'un pouvoir syrien détenu par d'anciens djihadistes islamistes et soutenu par Ankara. Si la Syrie n'est pas une menace directe pour Israël, tant les capacités militaires des deux pays sont incomparables, Israël ne pourrait accepter une remilitarisation de son voisin. Si la stratégie israélienne est difficilement lisible, l'objectif semble être de maintenir la Syrie dans un état de fragmentation politique et militaire, afin d'éviter qu'un nouveau pouvoir centralisé ne puisse reconstruire une armée ou récupérer le contrôle du Golan.
Cette politique de fragmentation est également soutenue par la création de zones tampons et l'instrumentalisation des minorités, notamment druze, pour empêcher l'émergence d'un État syrien unifié et stable.
La Syrie, privée d'un pouvoir central fort et de réelles capacités militaires, ne dispose d'aucun levier de négociation face à Israël. Le régime d'Assad, affaibli, offrait auparavant à Israël une forme de stabilité et la possibilité de mener des frappes ciblées contre l'Iran, le Hezbollah ou d'autres milices chiites, sans crainte d'une réelle riposte. Désormais, l'État syrien ne contrôle plus sa frontière sud, et la zone du Golan échappe totalement à son autorité, rendant toute revendication ou négociation sur ce territoire quasi impossible.
Néanmoins, l'évolution de la politique américaine à l'égard du gouvernement de transition syrien laisse envisager un relatif apaisement entre la Syrie et Israël. L'émissaire américain pour la Syrie a récemment appelé à un dialogue et à un « pacte de non-agression » entre la Syrie et Israël, une première étape vers une possible normalisation. Cette ouverture américaine s'inscrit dans une volonté de stabiliser la région et de rapprocher les nouvelles autorités syriennes des États-Unis, tout en maintenant la sécurité d'Israël. Washington, qui avait reconnu la souveraineté israélienne sur le Golan sous l'administration Trump, continue ainsi de garantir à Israël une marge de manœuvre maximale dans la région.
Dynamiques géopolitiques post-Assad et effets internes
La chute de Bachar al-Assad, au pouvoir depuis près de vingt-cinq ans, a provoqué une reconfiguration profonde des dynamiques de puissance au Proche-Orient. Si nous avons pu aborder la question de la quête de légitimité intérieure du gouvernement de transition, il est à présent temps d'étudier celle de la légitimité extérieure. Les relations nouées par le nouveau pouvoir syrien ont des conséquences sur l'ensemble des défis auxquels il est confronté, qu'ils soient de nature sécuritaire, économique ou humanitaire, et sont ainsi déterminantes pour la stabilité et l'avenir du pays.
Relations avec les puissances régionales
Au premier chef, la priorité du gouvernement de transition est de consolider ses relations avec ses voisins du Proche et Moyen-Orient. L'équation n'est pas simple. Si certains pays de la région ont coopéré avec HTS pour provoquer la chute de Bachar et collaborent déjà avec Damas sur de nombreuses thématiques, d'autres ne souhaitent pas assister à l'émergence d'une Syrie stable et sur la voie de la reconstruction.
Turquie. La Turquie, longtemps adversaire de Bachar al-Assad, entretient des relations de longue date avec les groupes rebelles syriens et HTS. Soutien dès les premiers jours des nouveaux maîtres de Damas, elle s'affirme comme la principale bénéficiaire de cette nouvelle géographie proche-orientale qu'elle aura contribué à redessiner.
La Turquie est aujourd'hui un des principaux soutiens du régime d'al-Sharaa. Elle s'active notamment à la normalisation du nouveau régime syrien. Erdogan, apprécié par Donald Trump, a activement œuvré, aux côtés du prince héritier saoudien Mohammed bin Salman, à la rencontre historique entre le président américain et le nouveau président syrien survenue le 14 mai 2025.
Le rôle joué par Ankara dans la reconstruction et la relance de l'économie syrienne sera assurément déterminant. Si la Turquie n'a pas la puissance d'investissement des pétromonarchies du Golfe et ne pourra pas endosser un rôle de bailleur majeur, les entreprises turques, notamment celles opérant dans le BTP et les transports, joueront un rôle majeur dans la reconstruction de la Syrie. Le gouvernement turc a d'ores et déjà signé un accord de coopération dans les secteurs de l'eau et de l'énergie et s'est engagé à fournir 2 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an. Les deux autorités ont par ailleurs évoqué l'ouverture de discussions sur un potentiel accord de libre-échange.
Néanmoins, dans le même temps, la Turquie apparaît comme un allié ambivalent. Il ne faut pas oublier que, dans le cadre du conflit qui l'oppose à différents groupes armés kurdes, notamment les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), l'armée turque occupe une portion du territoire syrien.
Ankara envisage d'utiliser sa nouvelle influence auprès du gouvernement syrien pour régler la question kurde sur laquelle ses ambitions sont complètement opposées à celles des Kurdes syriens. L'objectif turc demeure le désarmement des groupes kurdes qui opèrent dans le nord de la Syrie, près de la frontière turque, ainsi que le démantèlement de la région de Rojava, administrée par les Kurdes. La Turquie s'oppose à toute reconnaissance d'une autonomie kurde par le gouvernement syrien, ce qui complique les négociations entre Damas et les groupes kurdes. La dissolution récente du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) pourrait mener à un relatif apaisement de la situation.
Ankara entend bien profiter de cette occasion pour organiser le retour de la diaspora syrienne dans sa terre d'origine. La guerre civile syrienne a provoqué l'émigration de plus de 3 millions de Syriens vers la Turquie. Leur nombre pèse sur le fonctionnement du sud de la Turquie et dérange Erdogan.
Enfin, la question de la délimitation de la frontière maritime entre la Turquie et la Syrie constitue un autre enjeu stratégique clé. La Turquie cherche à sécuriser ses droits sur les zones économiques exclusives en Méditerranée, en tirant parti de la reconnaissance syrienne de sa souveraineté sur la province d'Hatay, ce qui pourrait ouvrir la voie à une coopération énergétique et économique importante entre les deux pays.
Les pétromonarchies du Golfe. Les pays du Golfe, notamment le Qatar et l'Arabie Saoudite, font office de partenaires économiques et diplomatiques de première importance pour le régime syrien. S'ils partagent des volontés communes, notamment celles de contrer l'influence iranienne, de lutter contre le trafic de drogue et d'empêcher la Syrie de se transformer en État failli accueillant des milices et des groupes terroristes, leurs approches du nouveau pouvoir syrien diffèrent.
L'Arabie Saoudite joue un rôle central dans la légitimation du nouveau pouvoir syrien et dans la gestion de la crise humanitaire. Ce n'est pas un hasard si Donald Trump a annoncé la levée des sanctions américaines à Riyad, révélant l'influence diplomatique croissante de l'Arabie Saoudite sur la scène mondiale ainsi que sa volonté de jouer un rôle de premier plan dans le renouveau syrien. Sur la scène régionale, l'activisme saoudien a permis une position unie du CCG (Conseil de Coopération de Golfe), en dépit des réticences initiales d'Oman et des Émirats arabes unis.
De plus, le royaume saoudien est indispensable dans la réponse humanitaire en cours en Syrie. Dès janvier, le royaume saoudien a mis en place un pont aérien qui permit, par son agence humanitaire KSRelief, un envoi massif de matériel médical et de denrées alimentaires. Depuis, l'Arabie Saoudite a multiplié les coopérations avec des acteurs humanitaires comme le PNUD (Programme des Nations Unies de Développement) pour financer et piloter des projets relatifs à la santé publique et la sécurité alimentaire.
Riyad joue également le rôle de bailleur pour la Syrie. L'Arabie Saoudite, conjointement avec le Qatar, a remboursé la totalité de la dette syrienne envers la Banque Mondiale, qui était de 15,5 MUSD, permettant à la Syrie de contracter de nouveaux prêts auprès de l'institution multilatérale.
Le Qatar, aux côtés de la Turquie et de l'Arabie Saoudite, est l'un des trois plus importants soutiens du nouveau régime syrien. La capacité financière de l'émirat couplée à son apport vital en hydrocarbures lui confère un rôle essentiel dans la réponse humanitaire et la reconstruction économique de la Syrie.
Le Qatar, rejoint ensuite par l'Arabie Saoudite, s'est notamment engagé à prendre en charge une partie des salaires des fonctionnaires syriens. Pour une période initiale de trois mois, le Qatar devrait ainsi financer directement les salaires publics à hauteur de 29 MUSD par mois.
Levée des sanctions et réintégration internationale
La levée des sanctions internationales était, si on exclut les enjeux inhérents à l'affirmation de l'État dans un contexte de transition politique, la première urgence pour les nouvelles autorités syriennes.
L'annonce de la levée des sanctions américaines le 13 mai 2025 par Donald Trump, la veille de sa première entrevue avec le nouveau leader syrien Ahmed al-Sharaa, constitue une avancée majeure dans la reconstruction de la Syrie post-Assad. Le 20 mai, l'Union européenne annonçait à son tour la levée des sanctions visant la Syrie.
Historique des sanctions. La Syrie cultive une relation privilégiée avec les sanctions économiques internationales depuis 1979 et sa mise sur la liste américaine d'États soutenant le terrorisme. Les raisons étaient son occupation du Liban, son soutien continu au terrorisme, sa poursuite de programmes d'armes de destruction massives et de missiles, et de son rôle déstabilisateur en Irak. S'en sont suivies plusieurs régimes de sanctions jusqu'au début de la guerre civile en 2011. Les États-Unis imposaient par exemple de nouvelles sanctions en 2004 qui avaient pour effet de geler certains actifs syriens dans les banques américaines, d'interdire les vols commerciaux entre les États-Unis et la Syrie et de bannir toute exportation américaine vers la Syrie, à l'exception de denrées alimentaires et de médicaments à usage humanitaire.
La révolte de la population syrienne en mars 2011 et la guerre civile qui en suivit a eu pour conséquence une augmentation considérable des sanctions imposées par les États-Unis, l'Union européenne, l'ONU ainsi que d'autres pays et organisations régionales comme le Japon, la Turquie et la Ligue des États Arabes. Au premier rang des ciblés étaient les hommes clés du pouvoir syrien, qu'ils soient des militaires, des politiques ou des hommes d'affaires. Ensuite, de nombreuses sanctions sectorielles étaient mises en place afin de provoquer l'effondrement de l'économie syrienne contrôlée par Bachar al-Assad et ses fidèles. Ainsi, l'industrie pétrolière, les banques ou les télécommunications figuraient dans les secteurs les plus durement touchés. Ces sanctions comprenaient, par exemple, l'interdiction de fournir certains services financiers, tels que les services monétaires destinés au gouvernement syrien, ainsi que la vente, l'achat ou l'intermédiation, directe ou indirecte, de métaux précieux. Dans le même temps, les États-Unis mettaient en place un embargo général, empêchant toute exportation de biens et de services vers la Syrie. Si l'Union européenne n'était pas allée aussi loin dans son régime de sanction, les États membres le pratiquaient de fait en raison de l'omniprésence du dollar dans les transactions internationales.
Au moment de la chute de Bachar al-Assad, les sanctions internationales à l'encontre de la Syrie étaient donc très strictes. Le dispositif de sanctions, enrichi par l'adoption aux États-Unis de la loi César 2019 comprenait un embargo complet sur les hydrocarbures interdisant toute exportation de pétrole et de gaz, le gel des avoirs et l'interdiction de transaction avec les banques publiques syriennes, l'interdiction d'exporter vers la Syrie des biens à double usage civil et militaire, ainsi que la suspension des crédits et garanties à l'exportation. Les technologies de communication et les infrastructures télécom faisaient l'objet de restrictions rigoureuses, le transit des produits pétrochimiques était bloqué et les importations de métaux lourds sévèrement limitées. À ce régime s'ajoutait un dispositif extraterritorial menaçant tout acteur économique non-américain d'exclusion du système financier international en cas de non-conformité. Des milliers de personnalités politiques, militaires et économiques se voyaient interdits d'entrée et leurs avoirs gelés.
Cette architecture a conduit à l'effondrement des recettes budgétaires, à la paralysie des échanges, à la dépréciation de la livre et à l'asphyxie des financements nécessaires à la réhabilitation des infrastructures. La levée coordonnée de ces mesures, assortie de contrôles stricts, constitue un préalable indispensable pour rétablir les circuits financiers, attirer les investissements étrangers, rapatrier la diaspora et engager la reconstruction économique de la Syrie post-Assad.
Les modalités de la levée des sanctions. Les États-Unis, l'Union européenne, le Royaume-Uni et les Nations Unies ont annoncé la levée de la majorité des sanctions économiques, financières et commerciales. Le message est assez clair : même s'ils ont des doutes sur les nouvelles autorités, ils reconnaissent leur légitimité et préfèrent aider la reconstruction de la Syrie plutôt que de voir la situation intérieure dégénérer et faire du pays un nouvel eldorado pour les djihadistes, le trafic de drogue, le trafic d'armes et le trafic d'êtres humains.
Néanmoins, la levée ne concerne pas la totalité des régimes des sanctions et sa préservation dans la durée n'est pas encore assurée. De plus, une telle levée est conditionnée à un ensemble de garanties que devront remplir les autorités syriennes, notamment en termes de transition politique et démocratique, et de lutte contre le terrorisme. Pour répondre aux demandes américaines, les autorités syriennes ont par exemple exclu du territoire plusieurs leaders de groupes pro-palestiniens réputés proches du pouvoir iranien. Après un léger assouplissement des sanctions via la General Licence 24 (GL24) délivrée par l'OFAC (Office of Foreign Assets Control) en janvier 2025, expirable sous six mois, le bureau a délivré la GL25 le 23 mai, levant ainsi la plupart des sanctions touchant la Syrie.
Néanmoins, cette « General Licence » peut être révoquée à tout moment. Le même jour, le Département d'État a délivré une dérogation de 180 jours sur les restrictions imposées par la loi César ; la levée complète nécessite l'accord du Congrès. De son côté, l'UE a formalisé la levée des sanctions le 29 mai.
Concrètement, sur le plan financier, l'UE, les États-Unis et le Royaume-Uni autorisent de nouveau les transactions financières avec la CBoS (Central Bank of Syria) et les banques syriennes, permettant d'encourager le retour de flux financiers et de l'activité commerciale. Ces différentes entités voient également un dégel de leurs actifs à l'étranger. La CBoS peut désormais se refinancer sur les marchés internationaux. Les restrictions concernant certains services financiers, notamment la vente et l'achat d'obligations syriennes, ont également été levées. La dérogation de 180 jours des États-Unis permet aux entités non-américaines d'engager des relations financières et commerciales en Syrie sans crainte d'être inscrites sur la liste SDN (« Specially Designated Nationals ») de l'OFAC, prévenant ainsi les effets de la puissance extraterritoriale du droit américain.
Le 30 juin 2025, les États-Unis, par décret présidentiel, ont officiellement mis fin à l'ensemble des programmes de sanctions qui touchaient la Syrie mais ont maintenu celles visant spécifiquement les individus associés au régime de Bachar al-Assad. Le 8 juillet 2025, le Département d'État a même révoqué la désignation d'HTS comme organisation terroriste étrangère.
Enfin, la réintégration partielle de la Syrie aux circuits financiers internationaux, marquée par l'accès de la CBoS, des banques publiques et de certaines banques privées aux codes SWIFT, permet dorénavant aux Syriens de la diaspora de transférer de l'argent à leurs familles par des canaux conventionnels. La diaspora trouvait des techniques pour transférer de l'argent, notamment le système hawala qui repose sur un réseau de courtiers sans qu'aucun argent ne traverse physiquement les frontières.
Sur le plan sectoriel il n'y a plus de restrictions sur le commerce de pétrole brut et produits pétroliers, de carburants, de métaux précieux et sur la participation à des projets d'infrastructures. Le règlement de l'UE est explicite : « Toutes les mesures restrictives sectorielles devraient être levées à l'exception de celles fondées sur des motifs de sécurité ».
Les premiers effets de la levée n'ont pas tardé à se manifester. 3 jours seulement après l'annonce de Trump du 13 mai, une entreprise émiratie a signé un MoU (Mémorandum of Understanding) avec l'administration syrienne afin de développer le port syrien de Tartous et mettre en place des zones franches industrielles. Le 29 mai, l'envoyé américain à Damas, Thomas Barrack, a signé un contrat énergétique de 7 Mds $, entre la Syrie et un consortium américano-qatari-turc, portant sur un projet de construction d'une ferme solaire de 1 000 Mégawatt et de quatre centrales électriques à gaz.
Néanmoins, des sanctions demeurent et les incertitudes concernant la pérennité de la levée des sanctions pourraient dissuader les investissements étrangers. L'OFAC peut simplement révoquer la GL25 et la dérogation sur la loi César ne dure que 6 mois. De plus, la Syrie est toujours soumise aux réglementations ITAR/EAR relatives au contrôle des exportations américaines.
Les incertitudes qui demeurent font peser des risques financiers importants sur les acteurs financiers et économiques opérant en Syrie. Premièrement, malgré la levée des sanctions restreignant les activités de la CBoS, les banques étrangères pourraient maintenir une politique de « derisking » consistant par exemple à bloquer ou retarder les flux vers la Syrie, ou appliquer des frais bancaires très élevés, afin de limiter leur exposition aux risques de non-conformité et protéger leur réputation. De plus, de nombreuses conventions de prêts bancaires comportent des clauses restrictives (« covenants ») interdisant toute activité dans des pays soumis à des régimes de sanctions. Engager des affaires en Syrie pourrait constituer un manquement contractuel et la banque créancière pourrait exiger un remboursement du capital et/ou appliquer des pénalités financières.
La Syrie est également encore sur « liste grise » de la FATF (Financial Action Task Force). Elle y est inscrite depuis 2010 pour des contrevenances aux normes LBA/CFT (Lutte contre le Blanchiment d'Argent et Contre le Financement du Terrorisme). La conservation de la Syrie sur cette liste complique les relations financières. Là encore, cela se traduit par une stratégie de « derisking » de plusieurs banques. De plus, cela oblige les acteurs financiers à appliquer des procédures de due diligence renforcées, ce qui augmente les coûts d'opérations et freine la fluidité des flux financiers et commerciaux.
Seuls les grands groupes, souvent proches des gouvernements et institutions, et disposant d'un arsenal juridique leur permettant de conduire des activités en pays sous sanctions, devraient être en capacité de faire des affaires en Syrie.
Réintégration dans les instances multilatérales
Si la levée des sanctions internationales, notamment par les États-Unis, constitue le premier jalon du processus de reconnaissance de la légitimité du nouveau régime syrien, la réintégration de la Syrie au sein des instances multilatérales n'est pas encore acquise, mais progresse à bonne vitesse.
La réintégration de la Syrie au sein des instances multilatérales internationales est vitale pour la reconstruction du pays. Le nouveau gouvernement cherche la reconnaissance des acteurs internationaux, lui permettant ainsi de reconstruire sa réputation politique et financière.
Le Fonds Monétaire International (FMI) et les autorités syriennes ont noué des premiers contacts, plus de quinze ans après la dernière revue du pays, laissant entrevoir la possibilité d'une aide du Fonds pour la reconstruction du pays. Dans cette voie, le FMI a nommé un nouveau chef de mission pour la Syrie, le premier depuis 2009, en la personne de Ron van Rooden, précédemment chef de mission en Ukraine. À l'occasion des traditionnelles « Spring Meetings » du FMI, la dirigeante du Fonds Kristalina Georgieva a confirmé la possibilité d'un appui « prudent » à la reconstruction syrienne, sous la forme d'assistance technique (politique monétaire, consolidation fiscale, restructuration des institutions, travail statistique), à condition que le régime syrien fasse preuve de transparence et que la CBoS fasse l'objet d'un plan de renforcement de ses capacités. Ainsi, le Fonds a pu effectuer une première visite début juin afin de faire une évaluation de l'état de la Syrie et d'ébaucher les conditions de la reconstruction du pays. Le communiqué à l'issue de la visite met l'accent sur le besoin considérable d'aide internationale afin d'assister les autorités syriennes dans la restauration de l'économie, la réponse humanitaire et la reconstruction des infrastructures et institutions essentielles.
Néanmoins, le FMI ne devrait pas jouer, du moins dans un premier temps, un rôle de créancier majeur, davantage endossé par les pays du Golfe. Son implication devrait avant tout permettre de restaurer la crédibilité macroéconomique du pays. En cas d'amélioration notable sur les plans politique et économique, le Fonds pourrait alors engager un programme offrant à la Syrie des financements supplémentaires pour reconstruire le pays et relancer son économie.
La Banque mondiale devrait également jouer un double rôle crucial dans la reconstruction du pays, en tant que garant de la bonne gouvernance du pays et en tant que bailleur. Sur ce deuxième point, le remboursement de la dette syrienne (15,5 MUSD) auprès de l'International Development Association (IDA) de la Banque mondiale par le Qatar et l'Arabie Saoudite offre à la Syrie la possibilité de bénéficier de nouveaux financements (subventions et prêts concessionnels) auprès de la Banque. Fin juin, cette dernière a validé un don de 146 MUSD, avec des versements étalés jusqu'en 2030, pour soutenir la restauration du réseau électrique.
Politiques macroéconomiques de la reconstruction
La reconstruction économique d'un pays ravagé par la guerre ne se résume pas à un simple retour à la normale. Elle implique une refondation des structures macroéconomiques, souvent altérées par des années d'économie de guerre, de dépendance aux financements extérieurs et de désintégration institutionnelle. La Syrie n'échappe pas à cette logique. Les politiques macroéconomiques qui seront mises en œuvre dans les prochaines années constitueront la colonne vertébrale de tout effort de reconstruction durable.
Il convient ici de distinguer reconstruction et politique de développement. La première répond à une urgence : rétablir les fonctions minimales d'un État, stabiliser la monnaie, restaurer les flux économiques et financer les priorités immédiates. La seconde, plus ambitieuse, implique une transformation structurelle de l'économie. Si ces deux horizons ne s'excluent pas, les confondre mène souvent à des politiques inadaptées, soit trop prudentes pour répondre à l'urgence, soit trop ambitieuses pour un contexte institutionnel encore fragile.
Réforme monétaire et stabilisation de la livre syrienne
Avant la guerre civile, la livre syrienne était relativement stable. La Banque centrale de Syrie (CBoS) maintenait un régime de change fixe vis-à-vis du dollar, soutenu par des réserves de changes décentes et une politique monétaire prudente. La guerre a tout emporté. La livre syrienne a perdu 99,7 % de sa valeur depuis 2010. L'inflation, bien qu'en légère baisse depuis quelques mois, reste supérieure à 20 %, alimentée par les importations, la création monétaire passée et la persistance d'un marché parallèle des changes. La CBoS, qui fonctionnait à la fois comme banque centrale, prêteur en dernier ressort et principal financeur du déficit de l'État, doit se réinventer.
La priorité monétaire immédiate est le passage d'un régime de change administré, héritage des politiques d'urgence du régime Assad, à un régime de flottement administré qui permettrait un ancrage crédible sans exposer la Syrie à des spéculations déstabilisatrices. Un tel régime de change implique que la Banque centrale intervienne régulièrement sur les marchés pour amortir les fluctuations excessives tout en permettant un ajustement progressif du taux de change vers son niveau d'équilibre. La CBoS a procédé à plusieurs hausses de taux depuis mars, premier signal d'un retour à une politique monétaire active.
Cette transition ne peut s'opérer sans un contrôle rigoureux de la création monétaire. L'un des principaux défis est la gestion des afflux de devises liés au retour de la diaspora et aux transferts de fonds. Ces entrées sont positives pour la balance des paiements, mais risquent d'alimenter une appréciation du taux de change qui nuirait à la compétitivité des exportations locales et au tissu productif naissant. La CBoS devra développer des instruments de stérilisation — émissions de bons du Trésor, reprise de liquidités — pour neutraliser l'effet inflationniste de ces afflux sans décourager les transferts.
La fragmentation monétaire constitue un autre obstacle majeur. Dans le nord de la Syrie, notamment dans les zones anciennement contrôlées par les factions soutenues par la Turquie, la livre turque s'est imposée comme monnaie d'usage. Dans les zones sous contrôle kurde, une pluralité de monnaies circule. Cette fragmentation reflète l'absence d'un État syrien unifié et crédible sur l'ensemble du territoire, et elle renforce les disparités économiques régionales. La réunification monétaire est donc inséparable de la réunification politique et administrative.
Enfin, persistance d'un marché noir des changes, fruit des années de sanctions et d'économie de guerre, continue de miner l'efficacité de la politique monétaire officielle. Pour le résorber, il faudra restaurer la confiance dans le système bancaire formel, ouvrir des canaux légaux d'accès aux devises étrangères et appliquer une politique de taux de change crédible et prévisible.
La redénomination monétaire
La redénomination monétaire consiste à remplacer l'ancienne unité de compte par une nouvelle, en divisant par un facteur fixé la valeur nominale de tous les billets, pièces, comptes bancaires et contrats financiers. Elle vise essentiellement à simplifier les transactions et à restaurer la confiance dans la monnaie nationale après une période d'hyperinflation.
La redénomination monétaire est une opération techniquement réalisable, mais politiquement et économiquement délicate. Sur le plan symbolique, elle offre l'avantage d'un signal fort : elle marque une rupture avec les politiques du régime précédent. Le fait que les billets en circulation arborent encore le portrait de Bachar ou de Hafez al-Assad est particulièrement visible pour la population. Une nouvelle monnaie permettrait donc de mettre fin à cette présence du passé dans le quotidien des Syriens. Cependant, une redénomination prématurée, sans stabilisation préalable des finances publiques et de la politique monétaire, risquerait d'exacerber l'instabilité économique. L'opération doit être soigneusement préparée et synchronisée avec d'autres réformes macroéconomiques fondamentales, notamment la stabilisation de l'inflation, la réforme fiscale et la recapitalisation du système bancaire.
Gestion de la dette publique
La gestion de la dette souveraine est l'un des aspects les plus délicats de la reconstruction macroéconomique syrienne. La Syrie hérite d'un stock de dettes publiques complexe, fragmenté entre créanciers bilatéraux, multilatéraux et informels, contractées dans des conditions souvent opaques et sous contrainte politique.
Le récent ministre des Finances syrien Assad al-Shibani a évoqué une dette extérieure d'environ 30 Mds USD. La composition de cette dette est diverse. L'Iran représente la créance la plus importante, estimée à au moins 16 Mds USD. Ces financements iraniens, accordés sous la forme de lignes de crédit pétrolières et de prêts militaires, constituent la contrepartie du soutien décisif qu'a apporté Téhéran au régime de Bachar al-Assad. La Russie représente un autre créancier bilatéral majeur. Si le montant exact est inconnu, l'accord portant sur l'utilisation de la base militaire de Tartous servira probablement de levier dans une négociation bilatérale de restructuration. L'Union européenne et plusieurs États membres sont également créanciers de la Syrie, pour environ 700 MUSD. Le Royaume-Uni dispose pour sa part d'une créance propre.
Certains experts juridiques et économistes plaident pour une application des doctrines de la « dette odieuse » ou de la « dette de guerre », qui permettraient de contester la légitimité d'une partie des dettes contractées par le régime Assad pour financer la répression. Si ces doctrines ont un ancrage théorique, elles ne constituent pas un corpus juridiquement contraignant en droit international. Les tentatives de les invoquer aboutissent généralement à des négociations bilatérales, plus qu'à une annulation automatique.
La dette interne de la Syrie est largement constituée des bons du Trésor souscrits par la CBoS pour financer directement le déficit budgétaire. Cette dette, qui représente de facto une création monétaire passée, peut dans une large mesure être annulée ou restructurée sans affecter des créanciers privés externes. C'est une marge de manœuvre réelle pour les autorités. En revanche, la dette commerciale privée, contractée avant 2011 auprès de banques et d'investisseurs étrangers, reste de dimension très limitée.
La stratégie optimale repose sur une approche différenciée selon les créanciers. Avec l'Iran, une annulation unilatérale est envisageable, Téhéran disposant de peu de leviers de pression sur le nouveau gouvernement hostile à son influence. Avec la Russie, une négociation bilatérale est plus probable, potentiellement articulée autour de l'avenir de la base de Tartous et d'un échange dette-actifs. Avec les créanciers occidentaux, une restructuration dans le cadre du Club de Paris ou d'un mécanisme ad hoc permettrait d'alléger le fardeau tout en restaurant la crédibilité financière du pays.
Financement de la reconstruction
Le coût total de la reconstruction de la Syrie est estimé entre 250 et 923 Mds USD selon les sources et les méthodologies retenues. Cette fourchette extrêmement large reflète non seulement l'incertitude statistique — les données fiables sur l'état des infrastructures, du parc immobilier ou du tissu productive sont lacunaires — mais aussi les divergences quant au périmètre de la reconstruction : rétablissement du niveau de 2010 ou ambition d'un développement dépassant le niveau pré-guerre ? Reconstruction physique seule ou reconstruction institutionnelle et humaine incluses ?
Quelle que soit l'hypothèse retenue, la mobilisation de financements extérieurs massifs est indispensable. Les capacités propres de l'État syrien sont quasiment nulles. La reconstruction ne pourra pas s'opérer sans un cadre institutionnel clair, des garanties de gouvernance et des mécanismes de coordination entre bailleurs.
Dans cette perspective, la création d'un Fonds syrien de reconstruction, doté d'un conseil de pilotage paritaire entre représentants syriens et bailleurs internationaux, présente plusieurs avantages. Il permettrait de centraliser la collecte et l'allocation des financements, d'assurer une traçabilité des fonds, d'éviter les duplications entre donateurs et de garantir que les priorités de reconstruction correspondent aux besoins réels de la population. Le précédent irakien de l'après-2003 (résolution UNSC 1483) fournit un modèle partiel, avec ses limites — notamment la faible appropriation nationale et les risques de corruption — dont la Syrie devra se prémunir.
En parallèle, un mécanisme de coordination de l'aide humanitaire, placé sous l'égide des Nations Unies ou d'organisations multilatérales reconnues, doit être maintenu distinct du fonds de reconstruction. L'aide humanitaire répond à des logiques d'urgence et de neutralité qui ne sont pas toujours compatibles avec les objectifs de relance économique à moyen terme.
La réforme du cadre légal des investissements — droit des contrats, protection de la propriété intellectuelle, arbitrage des différends, régime des zones franches — constitue un préalable indispensable pour attirer les investissements privés étrangers. La réouverture de la Bourse de Damas en juin 2025, premier signal de confiance du secteur privé dans les nouvelles autorités, doit s'accompagner d'une réforme profonde du cadre réglementaire, de la gouvernance d'entreprise et du droit des sociétés.
Le sukuk
Le sukuk est un instrument de financement islamique structuré à partir d'un actif réel, dont les investisseurs deviennent copropriétaires en proportion de leur mise. Contrairement à une obligation conventionnelle (qui rémunère le prêteur par des intérêts), le sukuk génère un rendement fondé sur les revenus produits par l'actif sous-jacent (loyer, bénéfice d'exploitation, droit d'usage), ce qui le rend conforme aux principes de la finance islamique qui prohibent le riba (intérêt).
Dans le cas syrien, des sukuks souverains adossés à des actifs publics – hôpitaux, écoles, infrastructures de transport ou de production énergétique – pourraient constituer un instrument de mobilisation de l'épargne des investisseurs islamiques, notamment dans les pays du Golfe. Ces instruments permettraient d'associer les bailleurs à la reconstruction concrète du pays tout en fournissant une garantie de rendement liée aux performances des actifs reconstruits. Ils pourraient également être indexés à des indicateurs de gouvernance ou de résultat, renforçant ainsi les incitations à la bonne gestion. Des institutions comme la Banque islamique de développement (BIsD) ou la Banque asiatique d'infrastructure et d'investissement (BAII) pourraient jouer un rôle structurant dans l'émission et la garantie de tels instruments.
Entre urgence humanitaire et volonté de développement : quelle reconstruction de la Syrie ?
La reconstruction de la Syrie ne peut se réduire à une approche purement macroéconomique. Elle doit s'ancrer dans les réalités concrètes vécues par la population : le retour des déplacés et des réfugiés, l'accès à l'énergie, à l'alimentation et aux soins, et la reconstruction des infrastructures qui structurent la vie économique et sociale. Ces priorités sectorielles sont interdépendantes, souvent complémentaires, parfois concurrentes dans l'allocation des ressources limitées.
Rôle de la diaspora et des déplacés internes
Depuis la chute de Bachar al-Assad le 8 décembre 2024, environ 372 000 Syriens sont retournés dans leur pays d'origine. Le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) prévoit que 1,5 million de réfugiés pourraient rentrer d'ici la fin 2025. Sur les 7,4 millions de déplacés internes que comptait la Syrie, 1,95 million ont déjà regagné leur lieu de résidence habituel.
La majorité des réfugiés syriens, soit plus de 90 %, résident dans des pays limitrophes, principalement la Turquie, le Liban et la Jordanie. Cette proportion est considérable car la majorité de ces Syriens dépend quasi entièrement de l'aide internationale pour subvenir à leurs besoins, placés dans des situations de grande vulnérabilité.
Parmi ceux qui ont déjà décidé de rentrer, même si ce retour est encore partiel ou provisoire pour certains, les conditions d'accueil restent extrêmement précaires. Seulement 37 % des centres de soins primaires et 57 % des hôpitaux sont fonctionnels. La disponibilité en électricité ne dépasse pas 2 à 4 heures par jour dans la plupart des villes du pays. Les routes et axes routiers sont souvent coupés, minés ou endommagés, tandis que des millions de mines et de munitions non explosées (UXO) continuent de représenter un danger mortel pour la population et freinent directement la remise en culture des terres agricoles et la reconstruction.
Les rapatriements de fonds de la diaspora, estimés à 3 Mds USD par an, constituent une bouée de sauvetage pour les ménages syriens souvent entièrement dépendants de ces transferts. Ces sommes dépassent actuellement les flux d'aide publique au développement (APD). Avec la levée des sanctions et l'accès au système SWIFT, ces transferts pourraient augmenter significativement, représentant un apport majeur à l'économie syrienne.
Pour rendre le retour possible et maintenir la diaspora dans une dynamique d'implication économique dans la reconstruction, plusieurs conditions doivent être réunies. En matière bancaire, les réformes doivent permettre l'ouverture de comptes en devises étrangères, faciliter les virements transfrontaliers et garantir des conditions de transfert transparentes et compétitives. Sur le plan juridique, un cadre légal protégeant les investissements de la diaspora, notamment en matière de propriété foncière et immobilière, doit être établi, y compris pour ceux qui ont fui et dont les biens ont été confisqués ou occupés par le régime. Dans les domaines de l'énergie, de la santé et de l'éducation, des investissements publics prioritaires doivent rendre les conditions de vie minimales supportables pour les familles qui rentrent.
Les États d'accueil des réfugiés doivent également jouer leur rôle. En facilitant les procédures de résidence et de retour volontaire, en évitant les expulsions forcées et en maintenant des conditions d'accueil dignes pendant la transition, ils contribuent à éviter des retours précipités qui précipiteraient des crises humanitaires à l'intérieur de la Syrie.
Reconstruction énergétique
Le secteur énergétique syrien a été particulièrement éprouvé par la guerre civile. Avant le conflit, la Syrie disposait d'une capacité de production électrique d'environ 8 000 mégawatts et produisait environ 400 000 barils de pétrole par jour. Aujourd'hui, la capacité de production électrique a chuté de 80 % et la production pétrolière ne dépasse pas 20 000 barils par jour, soit 5 % du niveau pré-conflit, l'Iran ayant cessé sa fourniture de pétrole au régime syrien après la chute d'Assad.
La plupart des citoyens syriens ne disposent que de 2 à 4 heures d'électricité par jour. Cette situation affecte directement les hôpitaux, les écoles, les entreprises et la vie quotidienne. Les réseaux de distribution d'eau, les pompes d'irrigation et les systèmes de chauffage sont tous impactés.
Pourtant, la Syrie dispose d'un potentiel énergétique considérable. Ses réserves d'hydrocarbures demeurent substantielles, avec environ 8,5 trillions de mètres cubes de gaz naturel et 2,5 milliards de barils de pétrole. Les principaux gisements pétroliers se trouvent dans le nord-est du pays, notamment dans les champs d'Al-Omar (760 millions de barils), Al-Tanak, et dans les gouvernorats de Hasakah, Deir ez-Zor et Raqqa. Ces ressources représentent un atout majeur pour la reconstruction, à condition que leur exploitation profite à l'ensemble de la population et ne reste pas captif d'intérêts particuliers.
Par ailleurs, la Syrie jouit d'un potentiel solaire exceptionnel, avec plus de 300 jours d'ensoleillement par an sur la quasi-totalité de son territoire. Le potentiel éolien est également notable, avec des vents supérieurs à 6 m/s sur certaines zones côtières et septentrionales. Ces ressources renouvelables représentent une opportunité unique de reconstruire un système énergétique résilient et diversifié.
Le 29 mai 2025, Thomas Barrack, envoyé américain en Syrie, a signé un contrat énergétique de 7 Mds USD entre les autorités syriennes et un consortium américano-qatari-turc, portant sur la construction d'une ferme solaire de 1 000 mégawatts et de quatre centrales à gaz. Cet accord constitue le premier grand contrat d'investissement energy post-Assad et marque la confiance des investisseurs étrangers dans la stabilisation progressive du pays.
Sur le plan gazier, la Turquie et le Qatar ont conclu des accords visant à alimenter la Syrie en gaz naturel. La Turquie s'est engagée à fournir 2 milliards de mètres cubes par an via un gazoduc reliant le territoire turc à Alep, tandis que le Qatar a signé des accords de fourniture couvrant une fraction des besoins du pays. En combinant les apports de ces deux pays (24 % des besoins pour la Turquie, 9 % pour le Qatar) et en tenant compte de la production nationale résiduelle (environ 35 %), la Syrie ne couvrirait que 68 % de ses besoins énergétiques en gaz, laissant un déficit structurel significatif.
Le projet de gazoduc arabe, qui relia l'Égypte à la Jordanie puis à la Syrie et au Liban dans les années 2000, constitue une autre piste de réapprovisionnement régional. Sa réhabilitation permettrait des importations supplémentaires depuis l'Égypte ou la Jordanie.
L'Union européenne et ses États membres ont un rôle central à jouer dans la reconstruction énergétique de la Syrie. Outre les financements disponibles via le programme NDICI et la Banque européenne d'investissement (BEI), l'UE dispose d'une expertise technique inégalée dans les énergies renouvelables, l'efficacité énergétique et la réhabilitation de réseaux électriques. Des groupes français tels que TotalEnergies, Engie et EDF, présents avant 2011, sont particulièrement bien positionnés pour prendre part à cette reconstruction, à condition que le cadre juridique et contractuel soit suffisamment sécurisé.
Reconstruction agricole
L'agriculture syrienne, qui faisait vivre environ 45 % de la population avant la guerre et assurait une relative autosuffisance alimentaire, a subi d'immenses dommages. Le conflit, combiné à des épisodes de sécheresse récurrents liés au dérèglement climatique, a drastiquement diminué la production agricole et précipité la dépendance alimentaire du pays à l'aide internationale. Près de 90 % des Syriens souffrent aujourd'hui d'une insécurité alimentaire.
La reconstruction du secteur agricole doit être abordée avec prudence pour éviter les erreurs observées dans d'autres contextes post-conflits. L'exemple de l'Afghanistan, où des dons massifs de céréales ont fini par déstabiliser les marchés locaux en concurrençant directement les producteurs locaux, est particulièrement instructif. Il rappelle que l'aide alimentaire d'urgence et la reconstruction de la capacité productive agricole locale doivent être soigneusement séquencées et coordonnées pour ne pas se contrarier.
La FAO a engagé un plan triennal d'un montant de 286 MUSD visant à soutenir l'augmentation de la production alimentaire locale, appuyer les petits agriculteurs, améliorer l'accès aux semences, engrais et équipements, et adapter les pratiques agricoles à la sécheresse. La réhabilitation des systèmes d'irrigation, en grande partie détruits ou à l'abandon, constitue l'une des priorités absolues de ce plan.
La question foncière est également cruciale. Des millions de Syriens ont fui leur domicile et leurs terres, parfois accaparées par d'autres groupes armés ou des proches du régime. Le retour des déplacés et des réfugiés ne peut se faire sans un mécanisme transparent et équitable de restitution des terres et de réglement des litiges fonciers. Sans cela, le retour en zone rurale restera bloqué et les frictions communautaires seront alimentées.
Reconstruction des infrastructures stratégiques
La reconstruction des infrastructures physiques — ports, routes, aéroports, réseaux d'eau et d'assainissement — conditionne l'ensemble des autres pans de la reconstruction. Sans elles, ni le retour des réfugiés, ni la reprise économique, ni la fourniture de services publics ne sont envisageables.
Les ports méditerranéens de la Syrie — Tartous et Lattaquié — sont des actifs stratégiques de premier plan. Déjà dans une démarche proactive, les nouvelles autorités syriennes ont annoncé le 24 avril la création de quatre zones franches à Damas, Alep, Lattaquié et Tartous. Ces zones visent à attirer les investissements étrangers en offrant des conditions fiscales et douanières avantageuses.
Le port de Tartous a fait l'objet d'un mémorandum d'entente (MoU) signé avec une société émiratie (DP World, opérateur portuaire mondial basé à Dubaï), quelques jours seulement après l'annonce par Donald Trump de la levée des sanctions américaines visant la Syrie. Ce MoU porte sur le développement du port et la création de zones franches industrielles.
Le port de Lattaquié a quant à lui fait l'objet d'un accord signé avec le groupe français CMA-CGM. L'accord prévoit un investissement de 260 MUSD sur 30 ans, avec un partage des revenus de 60 % pour la Syrie et 40 % pour CMA-CGM. Ce groupe, déjà concessionnaire du port de Lattaquié depuis 2009 (conjointement avec China Merchants), dispose d'une connaissance approfondie des infrastructures et du contexte local, ce qui lui confère un avantage concurrentiel net dans la reconstruction portuaire.
Les entreprises turques de BTP se positionnent également en première ligne pour la reconstruction des infrastructures syriennes. Leurs atouts sont nombreux : proximité géographique, relations privilégiées avec les nouvelles autorités syriennes, maîtrise des marchés de matériaux de construction régionaux et lien politique via Erdogan. Les groupes industriels turcs comme Oyak, l'un des plus grands conglomérats militaro-industriels au monde, ou Cimsa (groupe cimentier), dont les actions ont bondi de plus de 10 % après la chute d'Assad, anticipent des commandes massives liées à la reconstruction. La même logique prévaut pour d'autres groupes industriels turcs opérant dans les secteurs du génie civil, de l'acier et des matériaux de construction.
Au-delà des deux secteurs portuaires et du BTP, la reconstruction des hôpitaux, des écoles, des réseaux d'eau et d'assainissement représente un chantier colossal. Ces infrastructures sociales conditionnent directement la qualité de vie de la population et déterminent la capacité de la Syrie à retenir ou accueillir ses ressortissants. Les acteurs humanitaires et les organisations multilatérales (OMS, UNICEF, PNUD) jouent un rôle irremplaçable dans ce domaine.
Conclusion
La reconstruction de la Syrie sera longue, coûteuse et semée d'embûches. Elle n'obéira pas à une trajectoire linéaire, et les avancées observées depuis la chute du régime, aussi prometteuses soient-elles sur certains plans, ne constituent pas une garantie de succès durable. L'histoire des pays sortant de conflits prolongés enseigne qu'entre les premières dynamiques positives et l'établissement d'une paix durable s'interpose souvent une période d'extrême vulnérabilité.
La priorité absolue des premières années doit demeurer humanitaire. Il s'agit de répondre aux besoins immédiats de la population : nourriture, eau, soins, logement. Mais cette urgence ne peut se substituer à une réflexion stratégique sur la reconstruction à moyen et long terme. Les deux horizons doivent coexister, avec une coordination stricte entre acteurs humanitaires et acteurs du développement.
Sur le plan politique, les premiers mois ont permis des avancées réelles — levée des sanctions, amorce de dialogues inclusifs, intégration dans les instances multilatérales. Mais l'inclusivité du processus de transition reste insuffisante. La concentration du pouvoir entre les mains d'un groupe restreint, dominé par d'anciens cadres de HTS, nourrit les fractures communautaires et l'instabilité. La question des minorités — Kurdes, Alaouites, Druzes — est un baromètre de la sincérité de la démarche pacificatrice des nouvelles autorités. Le risque d'une violence de fragmentation confessionnelle est réel et ne sera conjuré que par l'affirmation d'une identité citoyenne commune.
L'État syrien doit assumer quatre fonctions clés dans la reconstruction : protéger la paix, planifier la reconstruction, garantir la stabilité macroéconomique et assurer la redistribution des bénéfices. Ces fonctions ne peuvent être entièrement déléguées à des acteurs étrangers ou privés, au risque de recréer les conditions d'une dépendance économique et politique qui alimenterait de nouveau le ressentiment populaire.
La Syrie doit rester l'acteur principal de sa propre reconstruction. Elle ne peut pas se permettre de devenir un terrain de jeux pour des investisseurs étrangers cherchant à tirer profit de la faiblesse d'un État post-conflit. Cela suppose la mise en place d'un cadre légal et réglementaire protégeant les intérêts nationaux, d'une gouvernance transparente des fonds internationaux et d'une stratégie industrielle valorisant les ressources nationales — humaines, naturelles et infrastructurelles.
La France et l'Union européenne doivent prendre conscience de leur intérêt stratégique à s'impliquer pleinement dans la reconstruction syrienne. La Syrie est un pays méditerranéen, culturellement et géographiquement proche, dont la stabilité ou l'instabilité affecte directement l'Europe — en termes de migrations, de sécurité, de terrorisme et d'équilibres régionaux. Laisser le champ libre à la Turquie, à l'Arabie Saoudite et au Qatar, sans voix européenne forte dans les orientations de la reconstruction, constituerait une faute stratégique.
Les groupes français, dans les secteurs de l'énergie, du génie civil, de l'agroalimentaire et des transports, ont les savoir-faire et les capacités pour contribuer à la reconstruction syrienne. Des acteurs comme TotalEnergies, Engie, EDF, CMA-CGM ou des entreprises de génie civil disposent d'un avantage concurrentiel réel. Mais pour saisir ces opportunités, il leur faudra un soutien politique actif de la part de l'État français et un cadre diplomatique permettant de naviguer dans un environnement encore incertain.
En définitive, la reconstruction ne sera ni linéaire ni rapide. Elle exigera une volonté politique soutenue, des ressources financières considérables, une coordination internationale sans précédent et, par-dessus tout, la participation active du peuple syrien lui-même. Après plus d'une décennie de souffrances, les Syriens méritent un soutien à la hauteur de l'enjeu — non pas une reconstruction imposée de l'extérieur, mais une reconstruction co-construite qui serve la paix, la dignité et le développement durable.
Pour aller plus loin
- Daher, Joseph, Le Martyre d'une révolution, 2022.
- Balanche, Fabrice, Les leçons de la crise syrienne, 2024.
- Toussaint, Éric, « La dette syrienne : odieuse et illégitime », CADTM, 2025.
- Fonds Monétaire International, Article IV Consultation — Syria, 2007.
- Mahli, Bilal, « Syrie : état des lieux économique post-Assad », avril 2025.
- Daher, Joseph, « The Syrian Economy Under HTS: Continuity and Rupture », IMPACT, 2025.
- Del Castillo, Graciana, « Rebuilding War-Torn States: The Challenge of Post-Conflict Economic Reconstruction », 2015.
- Van Veen, Erwin, « Syria's Transition: Political Economy Perspectives », Clingendael, 2025.
- Darwisheh, Housam, « Post-Conflict Reconstruction in Syria », Institute of Developing Economies, 2025.
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- Drevon, Jérôme, « HTS and the Governance of Post-Assad Syria », Foreign Affairs, 2025.
- Makovsky, Alan, « The Kurdish Question in Syria's Transition », Foreign Affairs, 2025.
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