L'Irak : la stabilité sans la souveraineté ?

Synthèse

Les négociations entamées au lendemain des élections législatives irakiennes de novembre 2025 s'inscrivent dans une imbrication singulière entre les enjeux de politique intérieure et les impératifs de la diplomatie régionale. En Irak, la frontière entre la gestion souveraine et les influences extérieures demeure structurellement poreuse, tant l'appareil d'État est tributaire de l'équilibre précaire entre le soutien international, notamment américain, et l'influence déterminante des milices alliées à Téhéran. Ce dualisme impose au processus de formation gouvernementale une contrainte permanente, où chaque décision domestique résonne comme un signal stratégique envoyé aux puissances de voisinage ainsi qu'aux partenaires américains.

Bien que le pays connaisse une accalmie relative sur le plan du risque terroriste, justifiant en partie son retrait des premiers plans médiatiques occidentaux, la menace demeure latente et tend à prospérer dès l'apparition de signes de fragilité de l'autorité centrale. Les récents bouleversements en Syrie, marqués par la chute du régime de Bachar el-Assad, puis par les combats entre les forces gouvernementales et les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) ont ravivé les inquiétudes quant à une résurgence du djihadisme à la frontière syro-irakienne. Cette instabilité frontalière rappelle que la pérennité de l'État irakien reste intimement liée à la situation sécuritaire régionale, transformant la zone transfrontalière en un point de surveillance critique où tout vide de pouvoir pourrait être exploité par les vestiges de l'État islamique.

Sur le plan institutionnel, le scrutin a mis en lumière une certaine résilience du modèle démocratique irakien, en dépit des tensions inhérentes à un système qui, tout en favorisant les mouvements établis, peine à se réformer. Si la plupart des acteurs politiques acceptent de se plier aux règles du jeu électoral, le boycott persistant de Muqtada al-Sadr continue de faire planer une ombre d'incertitude. Son retrait tactique des urnes ne signifie en rien un désengagement de la scène politique, mais constitue plutôt une force d'opposition latente dont l'imprévisibilité des objectifs et des méthodes d'action demeure une source d'interrogations pour les analystes.

Dans ce paysage fragmenté, Mohammed Shia al-Sudani a émergé comme le vainqueur arithmétique des élections, fort d'un bilan axé sur l'intervention étatique et la conduite de grands travaux d'infrastructures, sans pour autant que ce succès populaire ne lui assure une reconduction à la tête du gouvernement.

La coalition chiite, majoritaire au sein du paysage politique irakien, a d'ailleurs désigné Nouri al-Maliki, premier ministre de 2006 à 2014, comme principal candidat. Néanmoins, sa figure fait office de repoussoir pour de nombreux Irakiens, notamment les sunnites, ainsi que pour les Etats-Unis. Les tractations actuelles révèlent des antagonismes profonds qui transcendent les clivages ethno- confessionnels traditionnels, affectant la cohésion interne des blocs chiite, sunnite et kurde.

La désignation du prochain Premier ministre représente un événement géopolitique majeur pour l'ensemble de la région, son profil politique comme un indicateur décisif de l'orientation future de l'État irakien. Le choix de cette figure de proue de l'exécutif permettra de déterminer si Bagdad s'oriente vers une affirmation accrue de sa souveraineté ou vers un renforcement de l'influence de l'Iran et des milices qui lui sont affiliées, dictant ainsi la capacité de l'Irak à naviguer entre ses propres enjeux de stabilisation et les pressions de Téhéran.

Le 11 novembre 2025, les Irakiens ont été appelés aux urnes pour renouveler leur Parlement dans un contexte paradoxal. Si le pays connaît depuis plusieurs années une baisse significative de la violence armée, il demeure marqué par une crise politique profonde, une défiance massive envers les élites et un sentiment de souveraineté inachevée. Vingt ans après la chute de Saddam Hussein, l'Irak ne s'est ni stabilisé comme démocratie fonctionnelle ni transformé en simple satellite régional. Désormais, les institutions étatiques, les relais d'influences étrangères et les milices se disputent les parcelles du pouvoir politique.

L'Irak contemporain est le produit d'un long processus de fragmentation étatique. Les guerres successives, les sanctions internationales des années 1990 puis l'intervention américaine de 2003 ont profondément affaibli l'appareil d'État. La dissolution de l'armée et de l'administration baasiste a créé un vide sécuritaire et politique rapidement occupé par des acteurs armés non étatiques et par les puissances voisines. La confessionnalisation du système politique, combinée à l'essor des milices, a durablement structuré la vie publique irakienne. La guerre civile de 2006–2007 puis la montée en puissance de Daech ont achevé de transformer l'Irak en un champ de confrontation régional, tout en renforçant le rôle central des forces paramilitaires intégrées à l'État.

Depuis la défaite territoriale de Daech, l'Irak est entré dans une phase moins spectaculaire mais tout aussi décisive. Le pays n'est plus un théâtre de guerre ouverte, mais un espace de négociation permanente entre blocs politiques, milices institutionnalisées et partenaires étrangers. L'économie, fondée sur la rente d'hydrocarbures et un emploi public massif, limite les marges de réforme, tandis que la diplomatie irakienne privilégie une posture d'équilibre et de neutralité dans les tensions régionales.

C'est dans ce contexte que s'inscrivent le gouvernement de Mohammed Shia al-Sudani et les élections législatives de 2025. Le mandat Sudani, au pouvoir depuis 2022, illustre l'ambivalence de la période : amélioration relative de la sécurité et politique budgétaire expansive d'un côté ; consolidation des équilibres miliciens et reproduction des mêmes logiques de pouvoir de l'autre. Les élections apparaissent ainsi moins comme une rupture que comme un révélateur des rapports de force réels au sein de l'État irakien.

L'objectif de cet article est d'analyser cette séquence politique à partir du scrutin du 11 novembre 2025, dans un contexte marqué par un paradoxe médiatique. Alors que l'Irak a occupé une place centrale dans les médias internationaux depuis les années 1990, il semble aujourd'hui relégué à une forme d'invisibilité, malgré l'importance stratégique de ses évolutions internes. Il s'agira de revenir sur les mécanismes qui ont façonné l'Irak post- 2003, puis d'examiner (milices, économie, Daech ou encore le repli géopolitique irakien actuel) afin d'évaluer ce que les élections de 2025 révèlent des perspectives de souveraineté et de stabilisation du pays. les principales dynamiques actuelles

Rappel historique : l'Irak de l'indépendance à nos jours

L'Irak contemporain : de Fayçal à Saddam Hussein

Initialement divisé en trois vilayets (provinces) distincts sous la domination ottomane (Bagdad, Bassora et Mossoul) l'Irak en tant qu'entité politique naît au sortir de la Première Guerre mondiale. Le royaume d'Irak est proclamé en 1921 sous l'égide de la puissance britannique, mandatée par la Société des Nations. Cette dernière y place comme souverain Fayçal ben Hussein, membre de la lignée hachémite et fils du chérif de La Mecque Hussein ben Ali, en récompense de sa contribution à l'effort de guerre contre l'Empire ottoman1. Le royaume d'Irak nouvellement créé accède formellement à l'indépendance en 1932, date de fin du mandat britannique, laissant le pays dans les mains de Fayçal 1er et de ses héritiers. Après deux décennies d'instabilité politique, marquée par les décès successifs de Fayçal 1er et de son fils Ghazi 1er, laissant le trône à Fayçal II, âgé de 4 ans en 1939, des officiers de l'armée irakienne renversent le pouvoir et proclament la République irakienne. La vague panarabe déclenchée par le leader égyptien Nasser emporte ainsi avec elle la monarchie irakienne. Mais le destin de l'Irak bascule à nouveau en 1968. Après une première tentative rapidement avortée en 1963, mené par le général Ahmed Hassan al-Bakr et son adjoint Saddam Hussein, le parti Baas irakien, qui combine nationalisme et socialisme arabe ainsi que le panarabisme et promeut ainsi l'unité et la renaissance des peuples arabes2, assied définitivement son autorité sur le pays en juillet 1968. Puis, en 1979, fragilisé par l'influence grandissante de son ancien adjoint, Al-Bakr démissionne. Saddam Hussein accède ainsi officiellement à la présidence du parti en même temps que celle du pays. Il monopolisera le pouvoir sans discontinuer jusqu'en 2003, renversé par l'armée américaine.

Moins d'un an après sa prise du pouvoir, consolidée par le « massacre des camarades3 », Saddam Hussein déclenche l'invasion de l'Iran en septembre 1980. Si le prétexte officiel demeure le différend frontalier autour du fleuve Chatt al-Aab, les ambitions de Bagdad visent en réalité à profiter du chaos post- révolutionnaire à Téhéran pour s'emparer des richesses pétrolières du Khouzistan et affirmer l'hégémonie irakienne sur la région. Ce qui devait être une guerre éclair se mue rapidement en une guerre d'usure de huit ans qui coûte la vie à près d'un million d'hommes et ruine l'économie nationale. Dans ce contexte, le régime bénéficie d'un soutien international cynique, armé par les puissances occidentales et financé par les monarchies du Golfe qui redoutent avant tout la contagion de la révolution islamique.

C'est dans ce climat de paranoïa que se radicalise l'appareil central à l'égard des minorités, notamment des Kurdes, accusés de trahison et d'intelligence avec l'ennemi iranien. En 1988, organisé par Ali Hassan al-Majid, cousin du chef irakien et secrétaire général pour la région Nord, le génocide des Kurde (Anfal) est mis en marche. En quelques mois, entre 50 000 et 180 000 civils kurdes sont assassinés par l'armée irakienne, dont plus de 5000 en mars 1988 à Halabja lors d'attaques chimiques.

L'Irak sort de cette décennie de combats exsangue et lourdement endetté, ce qui pousse Saddam Hussein à se tourner vers le Koweït qu'il accuse de voler le pétrole irakien par des forages obliques. L'invasion et l'annexion de l'émirat le 2 août 1990 constituent une erreur de calcul fatale qui soude instantanément la communauté internationale contre Bagdad. Une vaste coalition militaire menée par les États-Unis lance l'opération Tempête du Désert en janvier 1991, combinant une campagne aérienne massive et une offensive terrestre éclair qui libère le Koweït en quelques jours. Humilié militairement mais toujours en place, le régime survit en écrasant avec une brutalité inouïe les soulèvements populaires chiites et la défaite, pour tirer profit du kurdes qui éclatent au désengagement des forces de la coalition après leur victoire au Koweït, ces dernières n'ayant pas pour mandat de poursuivre leur incursion au sein des frontières irakiennes. lendemain de

À la suite de cette défaite, la communauté internationale (au sens des États réunis au sein du Conseil de sécurité de l'ONU, sous l'impulsion notamment des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France et avec l'appui d'une large coalition incluant aussi des pays arabes voisins) sanctionne la tentative d'invasion du Koweït au moyen d'un embargo d'une ampleur inédite, qui durera jusqu'à la fin des années 1990. Initialement destiné à assécher l'approvisionnement de l'Irak en armes étrangères, cet embargo s'avère être un désastre humanitaire pour la population infrastructures civiles s'effondrent par manque d'entretien et la mortalité infantile explose dans le pays. En 1996, l'ONU met en œuvre un plan d'aide humanitaire baptisé « pétrole contre nourriture ». Les résultats sont mitigés, la plupart des fonds engagés étant détournés par les dirigeants du pays à des fins personnelles via des réseaux de contrebande sophistiqués. irakienne les :

Par ailleurs, pendant cette période, le Kurdistan irakien continue de bénéficier d'une protection aérienne de la part des pays occidentaux, lui offrant de facto une autonomie relative vis-à-vis du gouvernement de Saddam Hussein, qui poursuit la répression de sa propre population afin de conserver le pouvoir en Irak.

Le sort du régime se scelle définitivement après les attentats du 11 septembre 2001 lorsque l'administration Bush inclut l'Irak dans son « Axe du Mal », l'érigeant en ennemi à abattre dans le cadre de sa « guerre contre le terrorisme ». Sur la base d'accusations fondées sur des renseignements douteux, voire montés de toutes pièces à dessein, concernant la présence d'armes de destruction massive et de liens supposés avec Al-Qaïda, une nouvelle coalition emmenée par les Etats-Unis envahit le pays le 20 mars 2003 sans l'aval des Nations Unies.

L'armée irakienne, usée par les années de sanctions et mal commandée, ne peut opposer de résistance efficace et le régime s'effondre en trois semaines avec la chute de Bagdad le 9 avril. La capture de Saddam Hussein, réfugié dans un trou, en décembre de la même année, suivie de son procès et de sa pendaison fin 2006, marque l'épilogue d'une dictature qui laisse derrière elle une nation traumatisée, des institutions anéanties et un terreau fertile pour l'installation d'un foyer pérenne de violences.

2003 : la guerre, fondatrice du vide étatique

L'invasion américaine de mars 2003 n'a pas simplement renversé un régime, la dislocation d'un État déjà fragilisé. Ryan Crocker, elle a accéléré ambassadeur des Etats-Unis en Irak de 2007 à 2009, y voit la continuité d'une décennie d' "unfinished business" commencée en 1991, faisant référence aux sanctions qui rongeaient l'économie du pays et à l'affaiblissement progressif de l'Etat sur cette décennie. Surtout, il dénonce la naïve certitude de Washington qui pensait qu'éliminer Saddam suffirait à rétablir l'ordre en Irak. L'occupation, administrée par la Coalition Provisional Authority, dirigée par Paul Bremer, commet une erreur capitale en abolissant les institutions baasistes (armée, administration et appareil sécuritaire) au nom de la dé-baassification. En un décret, environ 400 000 militaires et plus de 120 000 fonctionnaires sont exclus de toute fonction publique, sans compensation ni perspective. Cette décision transforme des centaines de milliers d'hommes en insurgés potentiels : privés de statut et d'autorité, beaucoup rejoignent les milices sunnites, baasistes ou islamistes, alimentant la spirale de la violence. Pour Bernard Bajolet, alors ambassadeur de France à Bagdad, c'est « le moment où l'Irak cessa d'exister comme État ». Le pays devient alors une mosaïque d'autorités locales, où le pouvoir réel se déplace des ministères vers les milices, les partis religieux et les puissances voisines.

Le réveil des fractures communautaires et la reconfiguration du pouvoir

Cette destruction du cadre politique fait remonter à la surface des fractures longtemps contenues. Les chiites, majoritaires (environ 60% de la population) mais marginalisés sous Saddam, prennent la tête du nouveau régime à travers trois pôles : le SCIRI (Conseil suprême pour la révolution islamique en Irak), parti d'exil soutenu par Téhéran ; le parti Dawa, plus ancien et implanté dans le Sud, d'où émergera Nouri al-Maliki, futur premier ministre ; et la mouvance sadriste de Moqtada al-Sadr, populaire dans les quartiers pauvres et à la tête de l'Armée du Mahdi, le relais milicien armé du mouvement sadriste, transformée en "Brigades de la paix" en 2014 ("Saraya al salam") .

Les sunnites, exclus du jeu institutionnel et visés par la dé-baassification, alimentent la résistance armée, dominée par la branche irakienne d'Al-Qaida, commandée par Abou Moussab Zarqaoui depuis le milieu des années 2000. Au Nord, les Kurdes consolident leur autonomie, créant une enclave quasi étatique protégée par les peshmergas (combattants kurdes) et soutenue par Washington.

En prétendant construire la démocratie, les Etats Unis ont remplacé un despotisme par trois systèmes communautaires. En effet, on observe alors en Irak l'échec d'un Occident le triomphe du confessionnalisme politique et incapable de penser la souveraineté autrement que par la force.

2006-2008 : de la guerre civile à l'équilibre précaire du « Surge »

La guerre civile de 2006-2007 scelle cette fragmentation. L'attentat contre le sanctuaire chiite d'Al-Askari à Samarra déclenche un cycle de représailles confessionnelles qui transforme Bagdad en ville de murs et de quartiers cloisonnés.

Face au chaos, la stratégie du surge, mise en œuvre dans le cadre de la l'état-major américain, doctrine de contre-insurrection développée par traduite par l'envoi de renforts supplémentaires et une alliance avec les tribus sunnites du Sahwa ("Réveil"), permette un reflux temporaire de la violence. Ces tribus issues de la province Al-Anbar, d'abord hostiles aux forces américaines, sont rémunérées et intégrées dans des dispositifs locaux de sécurité pour contrer Al-Qaïda. Crocker, pendant cette période, évoque un « fragile retour de stabilité bâti sur la lassitude ».

Ce relatif apaisement dissimule toutefois la montée en puissance de l'Iran, dont les réseaux (Brigades Badr, Asaib Ahl al-Haqq, Kataeb Hezbollah) s'enracinent dans les structures de l'État et des forces de sécurité. Le pays est alors pris en tenaille dans la double emprise de Washington et de Téhéran, où chaque victoire tactique américaine renforce paradoxalement la profondeur stratégique de l'Iran.

Le retrait américain, la dérive autoritaire et l'onde de choc Daech

Le retrait américain de 2011 qui suit résulte moins d'une victoire que d'un épuisement mutuel. À Washington, la lassitude de l'opinion et le coût humain et financier de l'occupation imposent la sortie. À Bagdad, le refus du Parlement d'accorder l'immunité juridique aux troupes américaines rend impossible tout maintien. Les États-Unis partent sans structure politique solide pour prendre le relais.

Le gouvernement de Nouri al-Maliki, alors premier ministre, échoue à combler ce vide : il s'enferme dans une logique autoritaire, marginalisant les dirigeants sunnites en ignorant notamment la promesse faite aux clans de la Sahwa de les intégrer dans l'appareil gouvernemental, concentrant les postes de sécurité entre ses proches et entretenant un clientélisme massif. La corruption et l'exclusion politique alimentent la résurgence de l'insurrection, préparant la déflagration de 2014.

La prise de Mossoul par Daech révèle l'effondrement complet de l'appareil sécuritaire. Face à cette menace existentielle, le grand ayatollah Ali al-Sistani lance un appel à la mobilisation contre Daech, légitimant la création des Hashd al-Shaabi (unités de mobilisation populaire) : des dizaines de milices chiites, financées et entraînées par l'Iran qui devinrent la colonne vertébrale d'un nouvel ordre sécuritaire parallèle.

La reconquête de Mossoul en 2017 met fin au califat territorial, mais la victoire est donc celle des milices plus que de l'État. Malgré la victoire sur Daech, la souveraineté irakienne se dilue entre partis, milices et puissances étrangères. Bernard Bajolet dira au sujet de cette période que « l'Irak n'est plus qu'un miroir du Levant, où la guerre et la corruption tiennent lieu de structures. » iranienne s'exerce à travers

Depuis 2018 : L'Irak dans le jeu des puissances et la lente quête de souveraineté

Depuis 2018, l'Irak vit dans un équilibre instable entre influences rivales. L'ingérence ; l'intervention turque, motivée par la lutte contre le PKK et la volonté d'étendre une zone d'influence économique, multiplie les incursions dans le Kurdistan irakien ; tandis que les monarchies du Golfe, inquiètes de la domination de Téhéran, cherchent à regagner du terrain par le commerce, la reconstruction et l'islam politique. Ce jeu de puissances maintient le pays sous tension. les partis chiites et les Hashd

Pourtant, la révolte de Tishreen en 2019 a ouvert une brèche. Portée par la jeunesse chiite, elle réclamait la fin du système confessionnel, c'est à dire la fin du système de répartition du pouvoir selon des critères ethno-confessionnels (chiites, sunnites, kurdes, minorités) et la fin des privilèges des élites confessionnelles qui en découlent, au profit d'un Etat civil, citoyen, non basé sur l'identité religieuse ou ethnique, priorisant une bonne gouvernance du pays ainsi qu'une bonne gestion des services publics. Ces mobilisations, bien que brutalement réprimées dans le sang, ont permis de faire émerger une conscience nationale inédite, portée par une génération désillusionnée mais déterminée à penser un État irakien souverain, non plus aligné sur Washington ni captif de Téhéran.

On peut alors voir dans l'histoire de l'Irak post-2003 une double faillite : à la fois celle du volontarisme américain, persuadé que son modèle démocratique pouvait être importé, et celle des européens, qui bien que plus réalistes dans leur approche se sont vu réduits à l'impuissance stratégique, incapables de peser réellement sur les évènements.

Vingt ans après la chute de Saddam Hussein, l'Irak n'est plus un théâtre de guerre ouverte mais il demeure un État à souveraineté partagée, structuré par l'équilibre entre acteurs locaux et influences concurrentes, au premier rang desquelles Washington et Téhéran. Les mobilisations apparues depuis 2019 traduisent l'existence d'aspirations à un cadre politique moins confessionnel et moins dépendant de ces tutelles, sans qu'une alternative institutionnelle stabilisée n'en soit encore issue. L'Irak semble ainsi se situer à un moment d'incertitude, où se dessine la possibilité d'une recomposition politique sans que l'on puisse encore déterminer si elle débouchera sur une transformation durable ou sur la reproduction, sous d'autres formes, des équilibres hérités de la période post-2003.

Grandes thématiques : les principaux enjeux irakiens

Un pays caractérisé par le pouvoir des milices

NB : Il est ici fait mention de divers mouvements et milices aux intérêts divergents. Des tableaux en page 20-21 permettent de visualiser plus simplement l'appartenance des principales milices et les éléments de différenciation entre elles.

Genèse et structuration du système milicien

Depuis la chute du régime baasiste en 2003, l'Irak s'est progressivement structuré autour d'un système de milices qui dépasse la simple dimension militaire pour devenir un mode de gouvernance. Ce système trouve son origine dans la désintégration de l'armée nationale et la montée de groupes armés communautaires cherchant à combler le vide sécuritaire. L'appel de l'ayatollah Ali al-Sistani en 2014, qui donne naissance aux Forces de mobilisation populaire (Hashd al-Shaabi, ou FMP4), a accéléré la transformation d'un ensemble de milices locales en un réseau politico-militaire à part entière. Comme le souligne Renad Mansour dans Networks of Power: The Popular Mobilization Forces and the State in Iraq (Chatham House, 2021), ce réseau n'est pas une structure hiérarchique mais un système réticulaire où les connexions comptent plus que la centralisation. Il distingue deux grands types de réseaux : les "vanguard networks", caractérisés par une forte cohésion idéologique et des liens directs avec l'Iran (tels que Kataeb Hezbollah ou Badr), et les "parochial networks", davantage ancrés dans le tissu social et local, comme les brigades sadristes ou Asaib Ahl al-Haq. Cette typologie révèle un système de pouvoir polycentrique et relationnel, fondé sur des liens horizontaux entre chefs de factions (alliances, rivalités, coordination ponctuelle) et des liens verticaux entre miliciens, notables et populations locales qui assurent à ces groupes leur légitimité communautaire et leur emprise territoriale.

Répartition géographique et ancrage territorial

Sur le plan spatial, le système milicien s'organise selon une répartition géographique différenciée. Au nord, notamment dans la province de Ninive, dans la plaine de Mossoul et Kirkouk, se superposent armée fédérale, peshmergas kurdes et milices locales affiliées au Hashd (telles que la brigade 30 des Shabak ou la brigade 50 chrétienne de Babilyoon). Ces groupes, souvent en tension avec Erbil (territoire Kurde) comme avec Bagdad, exploitent les fractures ethniques et confessionnelles pour imposer un contrôle hybride sur les populations. Dans le centre du pays, notamment à Bagdad et Diyala, dominent les milices des partis : majoritaires chiites structurées autour des grandes l'Organisation Badr, Asaib Ahl al- Haq et Kataeb Hezbollah contrôlent à la fois des zones urbaines et des institutions administratives, tandis que les forces sadristes de Saraya al-Salam maintiennent leur influence à Sadr City et dans les sanctuaires chiites. Au sud, autour de Najaf, Nassiriya et Bassorah, les réseaux du Hashd contrôlent les routes commerciales, les ports et les flux pétroliers, intégrant directement la sphère économique à leur pouvoir coercitif. Ce quadrillage du territoire traduit une véritable cartographie des souverainetés concurrentes, où chaque acteur milicien gère sa propre enclave politique et économique. figures politiques

Les checkpoints : instrument de souveraineté et de domination quotidienne

Dans ce contexte, les checkpoints, ces postes fixes ou mobiles tenus par des hommes en armes filtrant les déplacements, vérifiant les papiers et contrôlant les véhicules à l'entrée ou à la sortie des zones sous leur influence, deviennent les symboles visibles de cette souveraineté fragmentée. Comme le montre Dylan O'Driscoll dans Checkpoints, competing 'sovereignties', and everyday life in Iraq (Political Geography, 2024), ils constituent des instruments de contrôle, de taxation et d'humiliation. Loin de renforcer la sécurité, ils produisent une domination quotidienne faite de lenteurs, de vérifications arbitraires et de discriminations ethniques. Chaque checkpoint incarne un "micro-pouvoir" milicien qui impose sa loi locale, perçoit des taxes informelles et rappelle l'autorité de sa faction. Ce maillage transforme la géographie irakienne en une mosaïque de zones d'influence où les citoyens vivent dans un espace saturé de contraintes, prisonniers d'un système de surveillance et de corruption structurelle. Le "vol du temps" et de la "dignité", notions centrales dans l'étude d'O'Driscoll, traduisent la dégradation du lien civique et l'intériorisation de la soumission à un pouvoir diffus et milicien.

2016 : loi n°40 et intégration du système milicien à l'appareil étatique

L'intégration formelle du Hashd al-Shaabi dans l'appareil d'État en 2016, via la la façade loi n°40, n'a pas aboli ce pluralisme de pouvoirs. Derrière institutionnelle, les milices ont conservé leurs structures internes et leurs logiques clientélistes. Leurs chefs, souvent détenteurs de doubles mandats politiques et militaires, ont infiltré les ministères clés (Intérieur, Transports, Électricité) et orientent les budgets publics vers leurs réseaux. Le système décrit par Mansour fonctionne comme une capture institutionnelle : l'État verse les salaires, tandis que les milices conservent l'autorité opérationnelle et le contrôle des flux économiques. Ce double ancrage produit un État réticulaire, où la loyauté milicienne prime sur la légitimité administrative. Les alliances horizontales entre chefs et la dépendance verticale des combattants envers leurs patrons renforcent cette architecture informelle du pouvoir.

Conséquences politiques économiques et sociales

Les conséquences de cette organisation sont considérables. La souveraineté irakienne se trouve éclatée entre Bagdad, Erbil et des puissances miliciennes locales qui négocient en permanence leur part d'autorité. L'économie se militarise et devient rente : routes, ports, checkpoints, chantiers de reconstruction sont autant de sources de financement pour les factions. Cette économie de prédation nourrit un clientélisme massif et bloque la réforme administrative. Au niveau social, la domination milicienne ancre un sentiment d'insécurité et d'humiliation qui mine le lien national. L'Irak post-Daech fonctionne ainsi moins comme un État souverain que comme un archipel de pouvoirs imbriqués, où la souveraineté s'exerce par la négociation, la coercition et la rente. Le système milicien n'y est plus une pathologie : il est devenu le cadre même du politique.

Un pays discret sur la scène géopolitique, à l'écart des tensions régionales

Une politique d'évitement et de désescalade

Depuis plusieurs années, l'Irak semble avoir engagé un processus de désengagement mesuré de la compétition régionale, cherchant à réduire son exposition aux tensions qui l'entourent. Cette stratégie ne relève pas d'un repli isolationniste, mais d'une tentative de consolidation interne et de préservation de la souveraineté nationale face à un environnement instable. L'annonce récente, le 18 janvier 2026, du retrait de la coalition internationale supervisée par les Etats- Unis s'inscrit dans cette logique. Cette évolution marque la transition d'une relation de tutelle à un partenariat de sécurité bilatéral et traduit le choix d'un État irakien qui entend assumer sa propre défense sans pour autant rompre avec les États-Unis. L'Irak voit la réhabilitation de la souveraineté nationale comme instrument de survie, plus que comme vecteur de puissance.

Cette logique s'est par exemple affirmée lors de la guerre des 12 jours entre Israël et l'Iran, au printemps 2025. L'Irak a choisi de rester en retrait du conflit, refusant que son territoire serve d'espace de transit à des opérations étrangères. Dans le sillage des frappes israéliennes contre des sites iraniens, Bagdad a déposé une plainte officielle au Conseil de sécurité des Nations unies pour « violation de son espace aérien » par des appareils israéliens. Ce geste symbolique illustre la posture nouvelle du pays qui consiste en une neutralité défensive visant à se prémunir d'une instrumentalisation par les grandes puissances régionales. En adoptant une diplomatie d'évitement, Bagdad s'efforce de restaurer la légitimité internationale d'un État longtemps perçu comme un champ de bataille, non comme un acteur souverain. repli géopolitique irakien s'accompagne d'un rééquilibrage des Le dépendances structurelles, notamment à l'égard des deux pôles qui encadrent sa politique extérieure : Washington et Téhéran. En effet, la dépendance irakienne ne se limite pas à la sphère militaire, mais s'inscrit dans des rapports de pouvoir étendus (économiques, énergétiques et miliciens entre autres) qui lient les structures internes du pays à des influences externes. Ces liens produisent une souveraineté fragmentée, où l'autonomie politique se heurte à l'emprise de réseaux transnationaux.

Rééquilibrage des dépendances et diplomatie d'équilibre

C'est dans ce cadre que s'inscrit la volonté du gouvernement irakien de réduire la dépendance énergétique vis-à-vis de l'Iran. Ce dernier couvre en effet environ la moitié des besoins en gaz et en électricité des Irakiens, et place ainsi le pays dans une situation de vulnérabilité permanente. Cette stratégie est à la fois économique et politique et il s'agit d'appliquer un mécanisme classique de diversification de son approvisionnement en énergie pour créer une interdépendance plurielle afin de se soustraire à la domination d'un partenaire unique. L'Irak cherche ainsi à substituer à une dépendance verticale à Téhéran par un réseau plus horizontal de relations régionales, incluant les monarchies du Golfe et la Turquie.

Recentrage sur la stabilité interne et la souveraineté fonctionnelle

Le second pilier du repli irakien réside dans un recentrage de la politique étrangère sur les besoins domestiques. Bagdad tente de reconstruire ce que certains auteurs appellent une « souveraineté fonctionnelle » : un ensemble d'attributs minimaux de l'État (contrôle territorial, sécurité, capacité budgétaire) garantissant son autonomie de décision. Premièrement, comme évoqué précédemment l'Irak peut s'appuyer sur le rôle des puissances étrangères qui n'est plus de maintenir une tutelle sur le pays mais d'y développer des partenariats de coopération techniques, de formation et de gestion conjointes des menaces. Parallèlement à ce repositionnement, le pays se concentre sur la gouvernance locale, la reconstruction des infrastructures et la lutte contre la corruption endémique, considérée comme une menace aussi grave que l'ingérence étrangère.

En effet, cette politique d'équilibre et de repli à l'extérieur n'a de sens que si elle est appuyée par une stabilité intérieure réelle. Or celle-ci reste fragile, tant la fragmentation milicienne et les rivalités communautaires évoquées plus haut limitent la capacité de l'État à incarner une autorité unifiée. Dans ce contexte, le repli géopolitique correspond à une forme de souverainisme pragmatique.

Une autonomie sous contrainte

En définitive, le repli géopolitique de l'Irak incarne une autonomie sous contrainte, c'est-à-dire une politique d'autolimitation et de prudence qui vise moins à projeter le pays sur la scène régionale qu'à l'empêcher d'y être absorbé. Bagdad cherche à limiter au maximum son exposition à l'ordre moyen- oriental pour le moins crisogène. Les initiatives récentes (fermeture de l'espace aérien lors des tensions israélo-iraniennes, diversification énergétique, réforme de la coopération militaire) traduisent cette orientation. L'Irak tente d'exister au monde selon ses nouveaux propres termes, en temporisant la faiblesse de son appareil d'État par une stratégie de neutralité.

Cette politique du retrait maîtrisé n'est pas dénuée d'ambiguïtés. Elle maintient l'Irak dans une position d'équilibre instable, où chaque geste diplomatique doit être négocié à double niveau interne et externe. Loin de signifier un effacement, ce repli marque la recherche d'un mode d'existence politique adapté à un environnement où la survie de l'État dépend avant tout de sa capacité à se soustraire aux logiques de domination des puissances voisines.

Une situation sécuritaire améliorée, malgré la persistance du spectre djihadiste

L'Irak, incubateur du djihadisme moderne

L'invasion américaine de 2003 a involontairement transformé la Mésopotamie en véritable incubateur du terrorisme moderne, érigeant le djihadisme irakien en matrice du terrorisme international. Si l'Afghanistan fut le laboratoire d'Al- Qaïda contre l'Union soviétique, l'Irak est devenu celui d'une violence d'un genre nouveau, à la fois sectaire et territorialisée, sous l'impulsion initiale du Jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui.

C'est sur les ruines de l'État baasiste que s'est opérée la fusion entre des officiers de renseignement déchus et des idéologues salafistes, donnant naissance à des méthodes d'une brutalité inouïe, allant de l'usage industriel du véhicule piégé à la mise en scène macabre des exécutions médiatisées. Cette terre est ainsi devenue l'université du crime pour toute une génération de combattants étrangers qui ont ensuite essaimé ce savoir-faire bien au-delà des frontières du Levant, érigeant le théâtre irakien en référence absolue de l'insurrection islamiste au XXIe siècle. L'apogée du projet jihadiste issu des conséquences de la "guerre contre le terrorisme" menée par les Etats-Unis fut indubitablement le retour du califat proclamé par Daech en juin 2014, qui survécut en Irak jusqu'en décembre 2017, et en Syrie jusqu'en mars 2019.

Le recul de l'Etat islamique en Irak

La disparition du califat territorial ne signifie toutefois nullement la fin du groupe État islamique ni de son idéologie. Ayant anticipé son déclin militaire conventionnel, le groupe a opéré une mue stratégique, en partie inspirée des manuels de guérilla insurrectionnelle décoloniale, prônant par exemple la survie par l'invisibilité. Cette transformation en une entité fluide et résiliente s'est illustrée récemment par l'adoption d'une posture de retrait à la suite de frappes de la coalition irakienne du 29 août 2024 ayant décimé quatorze membres de son commandement. Pour survivre, l'organisation a restreint drastiquement les communications électroniques de ses cadres et délégué une autonomie accrue aux cellules de terrain, rendant sa structure plus opaque et plus difficile à annihiler.

Le groupe Etat islamique est aujourd'hui une nébuleuse dont les effectifs sont estimés entre 1500 et 3000 combattants dispersés entre la Syrie et l'Irak ; elle continue de peser comme une menace insidieuse sur la stabilité du pays. Selon le rapport du Conseil de sécurité de l'ONU sur la "menace que représente Daech pour la paix et la sécurité internationales" d'août 2025, le groupe maintient sa capacité de nuisance via des cellules dormantes, particulièrement actives dans les zones rurales de Kirkouk et d'Anbar. Sous la direction d'Abu Hafs al-Hashimi al- l'organisation l'existence demeure enveloppée de mystère, Qurashi, dont privilégie désormais les attaques éclairs, l'extorsion des populations locales et le financement par la criminalité organisée. Elle prospère sur les failles de la gouvernance et les tensions intercommunautaires, prête à s'enflammer de nouveau dès que la pression sécuritaire se relâche ou que le chaos politique lui offre une opportunité. internationale,

Néanmoins, il est indéniable que l'intensité de la violence a chuté de manière spectaculaire en Irak, le nombre de morts liées au terrorisme s'étant effondré de près de 99 % entre 2007 et 2024 (de 6249 à 595). Cette pacification relative, d'abord due à l'effort militaire entrepris par les Etats locaux en coopération avec la en partie par un phénomène coalition d'internationalisation du djihadisme, dont le centre de gravité s'est déplacé du Moyen-Orient vers l'Afghanistan. Cette stratégie d'expansion internationale a paradoxalement contribué à soulager le front irakien, le groupe État islamique au Khorassan (ISK) absorbant notamment de nombreux vétérans du théâtre levantin. Toutefois, si l'Irak n'est plus l'épicentre opérationnel du jihadisme global, il en demeure la terre originelle et symbolique dans l'imaginaire des combattants jihadistes. le Sahel et s'explique

La porosité de la frontière avec une Syrie toujours instable, pays le plus touché par des attaques de Daech, laisse planer le risque permanent d'une résurgence, rappelant que si le corps du califat a été détruit, le projet idéologique reste présent. La Syrie constitue aujourd'hui un terreau idéal pour les groupes jihadistes, notamment Daech. La chute de Bachar al-Assad en décembre 2024 a été l'occasion pour les membres de Daech de tirer profit de la fragile situation sécuritaire syrienne pour s'emparer de stocks d'armes, organiser des attaques et pour certains de s'échapper des geôles syriennes. Le phénomène a déjà été démontré à des dizaines de reprises au XXIe siècle : les organisations jihadistes prospèrent là où s'étiolent les capacités sécuritaires des Etats.

D'autant que la géopolitique mondiale a opéré une mutation profonde depuis la fin du califat du groupe Etat islamique, reléguant progressivement le théâtre moyen-oriental et jihadisme au second plan des priorités occidentales. Les administrations américaines successives, de Barack Obama à Donald Trump, se sont évertuées à clore des chapitres militaires impopulaires, marqués par le traumatisme durable des bourbiers irakien et afghan qui hante encore les états-majors. L'heure est désormais au retour de la compétition entre grandes puissances, monopolisant l'attention et les budgets vers la guerre en le

Ukraine ou le spectre d'une invasion chinoise de Taïwan, sans compter les tensions latentes avec l'Iran ou en mer de Chine méridionale. Dans ce contexte de lassitude stratégique, la perspective d'un nouvel engagement militaire occidental au sol pour contrer une résurgence djihadiste au Levant apparaît nulle, laissant la gestion de la menace aux acteurs locaux. En témoigne le très récent départ des troupes américaines toujours stationnées en Irak dans le cadre de la mission internationale de lutte contre le terrorisme. irakienne post-2003 porte

Un pays toujours exsangue économiquement

Minée par l'omniprésence des enjeux sécuritaires depuis les années 1980, les séquelles d'une dégradation l'économie structurelle majeure initiée bien avant le changement de régime. Au moment de l'intervention de la coalition, l'appareil productif national était déjà obsolète, usé par l'effort de guerre des années 1980 contre l'Iran puis asphyxié par le régime de sanctions internationales en vigueur depuis l'invasion du Koweït en août 1990. Cette période d'autarcie forcée a provoqué une décapitalisation massive des infrastructures et une fuite des compétences techniques, léguant aux nouvelles autorités un système économique désarticulé. La reconstruction s'est ainsi opérée sur des bases fragiles, entravée par l'insécurité chronique et l'incapacité de l'État à rétablir rapidement les services publics essentiels, notamment l'électricité.

Vingt ans après, le modèle de croissance de l'Irak demeure caractérisé par une absence de diversification et une hyper-dépendance aux hydrocarbures. Le secteur pétrolier continue de dominer l'ensemble des agrégats économiques, générant 39 % du PIB, 99 % des recettes d'exportation et 92 % des revenus fiscaux. Cette concentration sectorielle expose directement le budget national à la volatilité des marchés énergétiques mondiaux, comme les performances récentes : une récession de 2,3 % en 2024 succédant à une croissance atone de 0,9 % en 2023, contrastant avec le rebond de 7,7 % observé en 2022. Si le Fonds monétaire international anticipe une reprise technique de 3,1 % pour 2025 liée à l'assouplissement des quotas de l'OPEP+, la croissance moyenne projetée à 3,8 % d'ici 2030 reste insuffisante pour enclencher une véritable dynamique de développement. l'illustrent

De surcroît, cette structure de rente alimente une politique budgétaire procyclique et expansionniste, où l'État agit comme employeur de dernier recours pour garantir la paix sociale. Cette stratégie se traduit par une masse salariale publique pléthorique qui absorbe désormais près de 40 % des dépenses totales, les dépenses de fonctionnement représentant au global 83 % du budget de l'État en 2024. Cette rigidité des dépenses a creusé le déficit budgétaire à 4,2 % du PIB en 2024 et place la dette publique sur une trajectoire insoutenable à moyen terme. Selon les modélisations du FMI, le ratio dette/PIB, actuellement à 47,2 %, pourrait s'envoler à 77,6 % d'ici 2030 sans réformes structurelles, tandis que les réserves de change ont fondu de 15 % entre 2023 et juillet 2025, tombant à 95 milliards de dollars.

Sur le plan monétaire et financier, les autorités irakiennes naviguent dans un les exigences de conformité environnement complexe marqué par internationales. Sous la pression de la Réserve fédérale américaine, la Banque centrale d'Irak a dû renforcer ses dispositifs de lutte contre le blanchiment d'argent, ce qui a temporairement restreint l'accès au dollar et alimenté un marché parallèle des changes. Bien que l'écart entre le taux officiel et le taux du marché se soit réduit à environ 7,7 % en 2025, la transmission de la politique monétaire à l'économie réelle reste limitée par la faiblesse du secteur bancaire et la prédominance de l'informel. Point positif toutefois, l'inflation a été ramenée à 2,6 % en 2024, favorisée par la réévaluation du dinar et la détente sur les prix mondiaux des produits alimentaires importés. l'économie long terme, irakienne fait face à une équation À plus démographique et structurelle critique. Avec une croissance démographique soutenue de 2,4 % par an, la population devrait passer de 44,4 millions aujourd'hui à 51,2 millions d'habitants en 2030, exerçant une pression massive sur un marché du travail que le secteur public saturé ne peut plus absorber. Le secteur privé, entravé par un climat des affaires dégradé et des infrastructures défaillantes, peine à prendre le relais. À cette urgence sociale s'ajoute la vulnérabilité climatique, le stress hydrique menaçant directement la productivité agricole, le tout justifiant ainsi le maintien de la notation souveraine de l'Irak en catégorie spéculative par les agences Fitch (note B-) et Standard & Poor's (note B-/B).

Les élections du 11 novembre 2025

Contexte et enjeux des élections

Héritage des législatives de 2021 : une victoire sadriste avortée

Les élections anticipées d'octobre 2021 sont organisées en réponse au soulèvement de Tishreen 2019 et à la contestation de tout l'ordre post-2003. Elles débouchent sur une percée du courant sadriste, qui devient la première force au Parlement avec 73 sièges, devant les partis chiites plus proches de l'Iran rassemblés au sein du Cadre de coordination. Concrètement, cette victoire donne à Muqtada al-Sadr une fenêtre pour tenter de recentrer le système autour de son camp, en imposant un « gouvernement de majorité nationale » rompant avec la cogestion permanente entre toutes les forces chiites et en se posant en champion d'un chiisme irakien plus nationaliste et moins aligné sur Téhéran.

Muqtada al-Sadr tente alors de rompre avec les gouvernements de « consensus » en excluant une partie des partis chiites rivaux. Cette stratégie provoque plus d'un an de blocage : impossibilité d'élire un président, coalitions mouvantes, menaces de recours à la rue. Lorsque Sadr envoie ses partisans occuper le Parlement et la Zone verte6 à l'été 2022, la crise bascule dans la confrontation ouverte, avant qu'il n'ordonne un retrait qui laisse des dizaines de morts. En juin 2022, Sadr choisit l'option la plus radicale et fait démissionner ses 73 députés. Il veut à la fois éviter de porter la responsabilité politique d'un blocage sans fin et parier qu'il restera, quoi qu'il arrive, plus fort dans la rue et dans l'opinion populaire chiite que ses adversaires installés au Parlement. Les secondes candidatures sur les listes, souvent issues du Cadre de coordination, récupèrent les sièges vacants. Les forces chiites alliées à l'Iran (notamment l'Organisation Badr, Asaib Ahl al-Haqq) et d'autres factions politico-militaires moulées dans le cadre des Hachd al-Chaabi voient ainsi leur poids parlementaire renforcé, alors même qu'elles avaient perdu des sièges en 2021.

De la crise institutionnelle au compromis Sudani

Après le retrait des sadristes, le Cadre de coordination devient l'axe central de la recomposition. Il finit par s'accorder sur le nom de Mohammed Shia al-Sudani, ancien ministre et gouverneur, comme candidat de compromis au poste de Premier ministre. En octobre 2022, le Parlement élit un nouveau président de la République, puis accorde sa confiance au gouvernement Sudani, refermant une séquence de près d'un an de paralysie institutionnelle.

Al-Sudani arrive au pouvoir avec un parti très minoritaire mais adossé à une coalition dominée par le Cadre de coordination, où pèsent lourdement les formations issues des Hachd al-Chaabi (Alliance Fatah, parti al-Sadiqoun d'Asaib Ahl al-Haqq, figures proches de Kataeb Hezbollah). Ces acteurs sont les relais les plus fidèles de Téhéran en Irak, à la fois sur le plan sécuritaire et politique. Le profil technicien de Sudani et son discours de « reconstruction » en font toutefois un interlocuteur jugé acceptable par les États-Unis et les partenaires occidentaux, ce qui lui permet de se présenter comme un point d'équilibre entre Washington et l'axe pro- iranien.

Un bilan contrasté du gouvernement Sudani (2022-2025)

Sur le plan sécuritaire, les années 2023-2025 sont marquées par un niveau de violence relativement bas par rapport à la décennie précédente. Sudani met en avant la diminution de la menace de l'État islamique et la reconsolidation de l'appareil sécuritaire, tout en affirmant que la question de la démobilisation des milices ne pourra être réglée que lorsque la coalition menée par les États-Unis quittera le pays. Les formations issues des Hachd restent intégrées formellement aux forces de sécurité, mais conservent une forte autonomie de fait, avec des chaînes de commandement et des financements en partie liés à l'Iran.

La relative stabilité sociale est en grande partie achetée à crédit. Le gouvernement Sudani bénéficie de recettes pétrolières élevées pour faire voter un budget record, de l'ordre de 150 milliards de dollars par an, financer des grands chantiers d'infrastructures et recruter près d'un million de nouveaux fonctionnaires. Cette politique keynésienne à court terme étouffe l'éventualité d'un nouveau soulèvement de type Tishreen, mais renforce la dépendance de larges segments de la population à un État-rente distribué par les partis au pouvoir.

En parallèle, les diagnostics sur la corruption et la captation de l'État par les partis restent largement inchangés. Les postes ministériels, les contrats publics et les directions générales continuent d'être répartis selon des logiques de quotas entre blocs chiites, kurdes et sunnites, avec un rôle central pour les réseaux politico-militaires proches des Hachd dans certains ministères clés (Intérieur, Transports, etc.). Les formations issues du mouvement de protestation, comme Imtidad, peinent à peser face à ces machines clientélistes et sont souvent divisées ou cooptées localement.

Un champ partisan fragmenté

Dans le champ chiite, le Cadre de coordination demeure la principale coalition structurante, même si ses composantes sont traversées par des rivalités. Al-

Sudani se présente comme chef de la Coalition pour la reconstruction et le développement, cherchant à capitaliser sur son image de « bâtisseur » tout en restant adossé au Cadre qui l'a porté au pouvoir. Au sein du Cadre, l'Organisation Badr, Asaib Ahl al-Haqq (via le parti al-Sadiqoun) et d'autres partis liés aux Hachd constituent le noyau le plus clairement soutenu par l'Iran, qui voit en eux un levier pour peser sur la définition de la politique de sécurité et sur les nominations dans l'appareil d'État.

Le courant sadriste, lui, choisit de boycotter les élections de 2025, comme annoncé par Muqtada al-Sadr. Cette décision prive le scrutin de l'une des principales forces chiites et renforce l'idée d'un jeu électoral confisqué par les partis déjà en place. Ce boycott fragilise aussi la possibilité d'un contre-poids chiite nationaliste aux formations pro-iraniennes.

Côté kurde, la rivalité entre le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) reste structurante. Les deux formations continuent d'alterner coopération tactique à Bagdad et compétition pour le contrôle des ressources et des territoires disputés, notamment Kirkouk. Aucun des deux grands partis n'est le bras exclusif d'une seule puissance extérieure, mais le PDK entretient des liens particulièrement étroits avec la Turquie, tandis que l'UPK s'appuie davantage sur ses relations avec l'Iran. Ces alignements différenciés se retrouvent dans leurs stratégies à Bagdad, notamment lorsqu'il s'agit de négocier postes et budgets.

Du côté sunnite, le paysage est lui aussi fragmenté, même si les derniers mois ont fait émerger une certaine unité. Le parti Taqaddum de Mohamed al- Halbousi et la coalition Azm de Khamis al-Khanjar restent des acteurs centraux, même affaiblis par des scandales de corruption et des luttes de leadership. Ces leaders sunnites cherchent à équilibrer des soutiens extérieurs variés, notamment ceux de la Turquie et de plusieurs monarchies du Golfe, qui voient dans les partis sunnites irakiens des relais pour contrebalancer l'emprise de Téhéran. Les Émirats arabes unis et, dans une moindre mesure, l'Arabie saoudite suivent de près ces recompositions, à travers des liens personnels, économiques ou tribaux.

Les forces issues du mouvement Tishreen (listes civiques, regroupements de jeunes militants) sont aujourd'hui en position de faiblesse. Répression, assassinats ciblés et divisions internes ont considérablement réduit leur capacité les élections sont d'organisation. Leur marginalisation nourrit redevenues un mécanisme de redistribution interne entre élites établies, plutôt qu'un moment de réelle compétition programmatique. l'idée que

Jeux d'influence extérieurs

Dans les semaines précédant le scrutin qui a eu lieu le 11 novembre 2025, l'Irak restait donc au cœur d'un bras de fer géopolitique entre l'Iran et les États- Unis, avec la participation plus discrète mais réelle de la Turquie et des monarchies du Golfe. Pour Téhéran, l'Irak constitue à la fois profondeur stratégique, relais économique et dernier bastion de son « axe de la résistance » largement affaibli. Les partis et milices du Cadre de coordination (en particulier l'Alliance Fatah, les partis liés à Badr, Asaib Ahl al-Haqq ou Kataeb Hezbollah) sont les principaux bénéficiaires de ce soutien, qu'il soit financier, sécuritaire ou politique. Des responsables iraniens interviennent régulièrement pour arbitrer les tensions intra-chiites et veiller à ce que le prochain gouvernement protège l'autonomie opérationnelle des Hachd.

Les États-Unis gardent un intérêt majeur dans la composition du prochain exécutif, notamment pour ce qui touche au dossier des milices pro-iraniennes, à l'avenir de la lutte contre le djihadisme et à la sécurité des infrastructures énergétiques. Washington cherche moins à promouvoir un camp partisan précis qu'à empêcher qu'un gouvernement trop dépendant des factions pro-iraniennes ne verrouille l'appareil sécuritaire et les budgets en leur faveur.

À l'inverse, plusieurs monarchies du Golfe voient dans les partis sunnites (Taqaddum, Azm et certains notables provinciaux) des partenaires potentiels pour rééquilibrer le jeu irakien. Elles cherchent à renforcer des personnalités capables de porter un agenda sunnite non aligné sur l'Iran, parfois en lien avec des réseaux tribaux ou économiques transfrontaliers. La Turquie, de son côté, combine liens étroits avec le PDK au Kurdistan, relations avec certains leaders sunnites et présence militaire dans le nord de l'Irak, qu'elle justifie par la lutte contre le PKK.

C'est dans ce contexte d'équilibres internes fragiles, de désenchantement populaire et de fortes interférences régionales que se sont ouvertes les législatives du 11 novembre 2025, que beaucoup d'Irakiens élections perçoivent moins comme un choix de société que comme un nouvel épisode de négociation entre blocs soutenus par des parrains extérieurs.

Les élections législatives du 11 novembre 2025 avaient initialement consacré la victoire arithmétique de la liste « Reconstruction et Développement » menée par le Premier ministre sortant, Mohammed Shia al-Sudani. Avec l'obtention de 46 sièges sur 329 et la mobilisation de près de 1,3 million de voix, ce résultat avait marqué une progression spectaculaire pour un mouvement qui ne disposait que d'une représentation marginale en 2021. En capitalisant sur une image de « bâtisseur », symbolisée par la relance de grands chantiers d'infrastructures, Sudani s'était alors hissé au rang de personnalité politique la plus populaire de l'ère post- 2003.

Toutefois, ce triomphe électoral s'était rapidement heurté à la réalité institutionnelle irakienne issue de la jurisprudence de mars 2010. Cette décision de la Cour suprême fédérale, stipulant que le gouvernement devait être formé par le plus grand bloc parlementaire constitué après le scrutin et non nécessairement par la liste arrivée en tête, avait transformé sa victoire en une impasse politique. Comme il l'avait lui-même reconnu lors du forum de Duhok à la mi-novembre, le succès dans les urnes ne garantissait en rien le maintien au pouvoir au sein d'un système conçu pour favoriser les alliances post- électorales opaques.

La position de Sudani s'était avérée d'autant plus précaire qu'il était devenu, en quelque sorte, la victime de sa propre ascension. Le système politique, piloté en coulisses par les cadres du Cadre de coordination chiite, privilégiait traditionnellement des candidats de compromis perçus comme des gestionnaires sous tutelle plutôt que des leaders autonomes. En tissant ses propres alliances avec les gouverneurs de Bassora ou de Wasit dès le printemps 2025, Sudani s'était imposé comme une figure trop puissante aux yeux de ses parrains, qui avaient alors entrepris de l'écarter.

Sa stature avait, par ailleurs, été fragilisée par une série de controverses ayant érodé sa crédibilité auprès des factions pro-iraniennes. L'allégation selon laquelle il aurait proposé Donald Trump pour un prix Nobel de la paix avait été vécue comme une trahison par les groupes fidèles à la mémoire du général Soleimani. De même, l'incident du 4 décembre, au cours duquel le journal officiel irakien avait qualifié le Hezbollah et les Houthis d'organisations terroristes, avait provoqué une vive contestation, malgré les dénégations du Premier ministre invoquant une erreur administrative. Conscient de la nécessité vitale de rassurer ses alliés chiites sans s'aliéner Washington, Sudani avait alors tenté un périlleux exercice d'équilibre diplomatique. Lors d'un entretien accordé le 27 décembre au média Al Mayadeen, il s'était efforcé de rectifier le tir en réaffirmant la solidité des liens avec Téhéran, allant jusqu'à nier toute ingérence iranienne dans les affaires irakiennes. Simultanément, il avait tenu à qualifier les États-Unis de partenaire stratégique, tentant ainsi de maintenir une ligne de crête de plus en plus étroite.

Cette période avait illustré la complexité de sa survie politique, coincée entre une légitimité populaire et les manœuvres d'un appareil partisan résolu à tourner la page.

Les jeux sunnite et kurde

L'observation des dynamiques périphériques montre une évolution des rapports de force où le pragmatisme sunnite contraste avec les divisions persistantes de la scène kurde.

La formation le 23 novembre du Conseil politique national, sorte de réplique sunnite du Cadre de coordination, signale une tentative des factions sunnites de présenter un front uni, même si cette alliance récente demeure fragile et n'a pas encore été véritablement mise à l'épreuve des faits. Cette cohésion de façade vise avant tout à constituer un bloc de négociation solide face à la majorité chiite.

À l'inverse, les partis kurdes traversent une impasse politique durable, illustrée par l'absence de gouvernement régional depuis plusieurs mois. La rivalité entre le PDK et l'UPK s'est transformée en un blocage où l'Union patriotique du Kurdistan, confrontée à un recul électoral, cherche à compenser ses pertes par un rapprochement tactique avec les forces chiites et iraniennes. Cette fracture interne menace la capacité des Kurdes à imposer un candidat de consensus pour la présidence de la République, augmentant la probabilité de la nomination d'un chef d'État disposant d'une marge de manœuvre limitée vis-à-vis de Bagdad.

Cette reconfiguration s'est confirmée le 29 décembre 2025 avec l'élection de Haibat al-Halbousi à la présidence du Parlement. Si ce choix respecte la répartition ethno- confessionnelle habituelle, le profil de cet homme politique de second plan suggère une volonté des responsables du régime de placer des personnalités sans base politique autonome à la tête des institutions. Sa désignation découle d'un consensus sunnite finalement rejoint par l'alliance Azm après des réticences initiales, mais elle atteste surtout de la capacité du camp chiite à mettre son veto aux figures jugées trop influentes, comme l'ancien speaker Mohammed al-Halbousi. L'orientation politique de cette nouvelle législature est également marquée par la nomination d'Adnan Fayhan comme premier vice-président. L'arrivée de ce membre du mouvement Asaib Ahl al-Haq, lié à des actions contre les troupes américaines en 2007, envoie un signal défavorable aux intérêts de Washington et souligne le poids déterminant de Téhéran sur l'architecture politique actuelle.

Le retour de Nouri al-Maliki

Le processus de formation gouvernementale a franchi une étape décisive le 24 janvier 2026 avec la désignation officielle de Nouri al-Maliki comme candidat du Cadre de coordination au poste de Premier ministre. Bien qu'il ait quitté le pouvoir exécutif depuis 2014, l'ancien dirigeant demeure le principal architecte des équilibres internes au camp chiite, s'appuyant sur ses trente sièges parlementaires et un réseau d'influence étendu au sein de l'appareil judiciaire et des structures sécuritaires.

La stratégie de Maliki repose sur l'installation d'une figure de "gestionnaire" à la tête de l'État, dont les prérogatives seraient encadrées par la coalition majoritaire. Cette approche vise explicitement à écarter un second mandat de Mohammed Shia al-Sudani, dont la montée en puissance électorale et l'autonomie politique croissante sont perçues comme une menace pour l'autorité tutélaire des parrains du Cadre de coordination.

Toutefois, cette candidature se heurte à une opposition frontale : l'alliance sunnite, structurée autour du Conseil politique national, a déjà signifié son rejet, craignant le retour d'une gouvernance centralisée et confessionnelle.

L'accession de Maliki à la primature est également entravée par une forte pression américaine. L'administration américaine, par la voix de Donald Trump, a émis des mises en garde sévères, menaçant de geler ou de restreindre l'accès de l'Irak à ses propres recettes pétrolières si le futur gouvernement était jugé trop inféodé aux intérêts iraniens. Pour un État où le pétrole représente 99 % des recettes d'exportation et 92 % des revenus fiscaux, une telle mesure serait synonyme de paralysie immédiate. L'administration américaine a également menacé de sanctionner certaines entités financières irakiennes comme la Banque centrale. Pour Washington, son précédent passage au pouvoir (2006-2014) reste associé à une centralisation sécuritaire très personnalisée et à la marginalisation d'une partie des acteurs sunnites, dynamique ayant contribué à la fragmentation politique qui avait précédé l'essor de l'État islamique. Sa relation ancienne avec plusieurs partis et responsables sécuritaires étroitement liés à l'Iran alimente également, à Washington (comme à Paris), les décisions stratégiques irakiennes puissent être influencées par les intérêts de Téhéran plutôt que par une logique strictement nationale. Cette perception n'implique pas une rupture automatique avec les États Unis, mais elle réduit grandement le niveau de confiance politique et complique la coopération sécuritaire. la crainte que jugée les Etats-Unis mettaient en œuvre leurs menaces de coercition Si économique, l'économie irakienne serait durement affectée. Le pays fait déjà face à un déficit budgétaire de 4,2 % du PIB et à une dette publique dont la trajectoire est internationales sans réformes structurelles profondes. Le système bancaire irakien, déjà sous haute surveillance de la Réserve fédérale pour prévenir le blanchiment, se retrouverait totalement isolé, provoquant une chute brutale du dinar et une explosion de l'inflation. Dans ces conditions, la capacité de l'État à honorer la paye de ses millions de fonctionnaires, principal levier de la paix sociale, serait compromise en quelques mois. insoutenable par institutions les

L'impasse de la démilitarisation et le tournant sécuritaire syrien

La perspective d'un retour de Nouri al-Maliki à la tête du gouvernement placerait immédiatement la question sécuritaire au cœur d'un équilibre politique délicat. Les résultats électoraux ont confirmé le poids déterminant des formations liées aux factions armées pro iraniennes, dont les relais parlementaires dépassent désormais la cinquantaine de sièges. Dans ce contexte, le futur exécutif ne disposerait que d'une autonomie limitée, loin de pouvoir engager une politique de désarmement il devrait composer avec des organisations intégrées à l'appareil d'État mais conservant des chaînes de commandement propres. L'espace d'action du Premier ministre serait d'autant plus contraint que la nébuleuse milicienne demeure fragmentée, certaines composantes cherchent une normalisation politique afin de consolider leurs acquis institutionnels, tandis que les groupes les plus idéologisés, comme Kataeb Hezbollah, refusent toute remise en cause de leur arsenal, perpétuant une dualité de souveraineté au sein même de l'État irakien.

Cependant, le débat sur la démilitarisation des milices, sujet de tension récurrent au sein de la coalition chiite, semble aujourd'hui impossible en la dégradation régionale. L'effondrement de sécuritaire raison de l'administration autonome kurde (AANES) au Nord-Est syrien, survenu en janvier 2026, a supprimé la zone tampon qui assurait jusqu'alors la stabilité de la frontière syro-irakienne. Il est frappant de noter que ce territoire épousait précisément la ligne de démarcation stratégique entre les deux pays. En réponse à ce nouveau vide, de nombreuses milices irakiennes se sont déployées le long de la frontière pour sécuriser les points de passage et prévenir les infiltrations. Cette dynamique de rend toute tentative de désarmement politiquement et techniquement irréalisable à court terme. L'urgence est renforcée par le transfert vers l'Irak, depuis le 21 janvier 2026, de plusieurs milliers de combattants présumés de l'État islamique auparavant incarcérés en Syrie, faisant peser une menace directe sur le territoire national.

Dans ce contexte, Nouri al-Maliki a affiché des positions contradictoires : après avoir publiquement plaidé pour le monopole étatique des armes, il a rapidement réitéré la centralité des milices comme pilier du dispositif de défense irakien, actant une dualité de souveraineté durable. De plus, alors que la République islamique iranienne a rarement été aussi pression, il apparaît inconcevable que Téhéran permette la démilitarisation des milices proches du régime.

Enfin, alors que Donald Trump avait initialement soumis le retrait américain à une démilitarisation des milices affiliées à la République islamique, les Etats-Unis ont annoncé le retrait complet de leurs troupes restantes le 18 janvier, réduisant les leviers de pression américains.

Vers un blocage institutionnel de longue durée

L'issue de cette séquence politique semble s'orienter vers une paralysie prolongée. Certains analystes suggèrent que Mohammed Shia al-Sudani s'est rallié tactiquement à la candidature de Maliki, anticipant que ce dernier s'épuisera face aux vetos croisés des sunnites, des Kurdes et de Washington. Sudani pourrait alors émerger comme le seul recours pragmatique capable de maintenir le lien avec les partenaires occidentaux. En parallèle, d'autres figures de l'ombre sont citées comme de possibles compromis, notamment Hamid al-Shatri, le patron des renseignements, dont la connaissance des dossiers sécuritaires pourraient rassurer les pôles d'influence rivaux. la discrétion et

In fine, la formation du gouvernement reste suspendue à l'évolution des discussions entre l'Iran et les États-Unis. L'Irak, pays le plus dual de la région, subit de plein fouet la fin du "croissant chiite" traditionnel et doit désormais redéfinir sa souveraineté dans un espace régional où l'équilibre entre institutions étatiques et acteurs armés n'a jamais été aussi précaire. irakienne témoigne d'une résilience

Conclusion

Plus de deux décennies après la chute du régime de Saddam Hussein, la transition politique institutionnelle inattendue face aux chocs successifs de la guerre civile et de l'occupation par l'État islamique. Si le fonctionnement démocratique demeure imparfait et souvent paralysé par les tractations communautaires, la pérennité du cadre constitutionnel démontre que le pays a su éviter l'effondrement total. En témoignent les récentes élections, marquées par un taux de participation officiel inattendu de 56% du corps électoral7, même si ce chiffre baisse à 41% de la population en âge de voter.

Le retrait progressif de l'Irak des grands titres de l'actualité internationale, après avoir saturé l'espace médiatique occidental durant les années quatre- vingt-dix et deux mille, constitue paradoxalement le meilleur indicateur de cette relative normalisation et de la stabilisation de la vie quotidienne.

Cette embellie sécuritaire intérieure demeure néanmoins fragile dans un environnement régional en pleine recomposition. L'effondrement récent du régime de Bachar el-Assad en Syrie introduit une nouvelle variable d'incertitude stratégique. La porosité des frontières, couplée à la réintégration future du Rojava voisin au sein du gouvernement syrien dominé par l'ex d'Al-Qaida Ahmed al- Sharaa, fait craindre un lent retour des dynamiques djihadistes sur le sol irakien. Dans ce contexte volatil, l'avenir de Bagdad dépendra plus que jamais de sa capacité à maintenir un équilibre précaire entre le partenariat avec les États-Unis et la relation organique avec le voisin iranien. la souveraineté

La préservation de irakienne s'annonce d'autant plus complexe que la République islamique se trouve aujourd'hui en position de faiblesse stratégique. En plus des récents mouvements de manifestation qui ont fortement fait trembler les mollahs iraniens, Téhéran est confronté au déclin du Hezbollah et à la perte de son allié syrien. Ainsi, la République islamique perçoit désormais l'Irak non plus comme une simple zone d'influence mais comme un sanctuaire vital pour sa propre sécurité nationale. Cette posture défensive suggère que l'Iran, loin de se désengager, mobilisera l'ensemble de ses leviers politiques et miliciens pour verrouiller son emprise sur Bagdad, refusant catégoriquement de céder du terrain dans ce qui constitue son ultime profondeur stratégique face aux pressions occidentales et régionales.

Les élections irakiennes et ses implications gouvernementales surviennent ainsi à un moment décisif de la reconfiguration des forces politiques au Moyen-Orient. L'importance des enjeux pesant sur les négociations actuelles de composition du gouvernement, celle-ci ne devrait être pas être effective de sitôt. A suivre…

Pour aller plus loin

• Mansour, Renad. Networks of Power: The Popular Mobilization Forces and the State in Iraq. Londres : Chatham House, 2021.

• O'Driscoll, Dylan. Checkpoints, Competing 'Sovereignties', and Everyday Life in Iraq, Political Geography, 2024.

• Crocker, Ryan C. Hard Lessons: Diplomacy and War in Iraq. New York, Random House, 2015.

• Paul Bremer, My year in Iraq : The Struggle to Build a Future of Hope, 2006

• Global Terrorism Index 2025

• Bajolet, Bernard. Le soleil ne se lève plus à l'Est. Paris, Grasset, 2017.

• Conseil de sécurité des Nations unies, Rapport sur la menace que représente

Daech pour la paix et la sécurité internationales, Août 2025.

• Fonds monétaire international (FMI), Iraq: Staff Report and Economic Outlook,